Article publié le vendredi 20 juin 2008 dans Libération
L’annulation d’un mariage au motif que l’épouse a tu à son futur mari la perte de sa virginité a suscité un tollé dans la classe politique alors que l’adoption d’un projet de loi à la même période énonçant subrepticement dans l’un de ses articles la possibilité d’organiser des cours séparés pour les filles et les garçons n’a indigné presque personne. Dans le premier cas de figure, le jugement du tribunal de grande instance de Lille portait sur la liberté sexuelle des femmes et la menaçait en reconnaissant la virginité comme une « qualité essentielle de la personne » susceptible d’annuler le mariage. Dans le second cas, l’article 2 alinéa 4 de la loi adoptée le 15 mai 2008 permettant d’organiser des « enseignements par regroupement en fonction de leur sexe » portait sur la mixité et la menaçait directement en reconnaissant la possibilité d’instituer des cours non mixtes.
Comment interpréter que dans ces deux affaires mettant en danger le statut des femmes et l’égalité des sexes dans la société française, l’une scandalise l’opinion politique et l’autre pas ? Comment expliquer que le personnel politique brandisse la cause des droits des femmes d’une main et vote de l’autre dans un silence quasi assourdissant la possibilité de la séparation sexuelle des enseignements ? Pour quelles raisons le gouvernement a-t-il réclamé le maintien de cet alinéa alors que des parlementaires de gauche comme de droite demandaient sa suppression ?
Certainement parce qu’une authentique mixité scolaire n’est pas et a rarement été une priorité des gouvernements. Une brève histoire de l’introduction de la mixité peut en témoigner. Malgré l’hostilité virulente des hommes partisans de l’interdiction des savoirs aux femmes, l’idée d’une instruction pour les filles commence à faire son chemin au XIXème siècle. Néanmoins cette dernière doit rester limitée et inférieure à celle des garçons. C’est d’ailleurs dans cette perspective que Camille Sée introduit légalement l’institution de l’enseignement secondaire des filles : « Il ne s’agit pas, dit-il, de préparer les jeunes filles à être savantes. (…) Les lycées et les collèges des jeunes filles ont été fondés pour faire de bonnes épouses et de bonnes mères, de bonnes maîtresses de maison, sachant à la fois plaire à leur mari, instruire leurs enfants, gouverner leur maison avec économie et répandre autour d’elles les bons sentiments et le bien être ». Ce n’est qu’en 1924 qu’a lieu l’unification des programmes scolaires du secondaire. Les baccalauréats féminins et masculins deviennent identiques et équivalents. Au sortir de la seconde guerre mondiale, la croissance des « Trentes glorieuses » et la tertiarisation de l’emploi en France exigent un développement massif de l’enseignement. Pour faire face à la massification du secondaire, l’effort budgétaire est considérable pour créer des nouveaux établissements. On construit un collège d’enseignement secondaire par jour au milieu des années 60. L’effort de rationalisation des coûts de construction l’est tout autant. L’urgence de construire un seul collège qui accueillerait filles et garçons au lieu de deux non mixtes a ainsi commandé l’introduction de la mixité scolaire en 1965, rendue obligatoire par la loi dite Haby en 1975. L'idée qu'il y aurait une volonté politique d’éduquer les filles et les garçons ensemble dans un souci d’égalité constitue donc bel et bien une illusion rétrospective. Ce fut plutôt le souci de ne pas détourner les filles de leur rôle social de mères de famille et par conséquent leur interdiction d’accéder aux savoirs qui a animé l’action des politiques depuis le XIXème siècle
Si nous dressons un état des lieux de cette mixité à l’école 30-40 ans après son introduction, qu’observe-t-on ? Existe-t-il une véritable égalité scolaire entre les filles et les garçons ? En 2005, dans les formations professionnelles, lorsque les filles s’investissent pour un dixième d’entre elles dans les domaines de la production et à hauteur de 1% dans les spécialités de la mécanique-électricité-électronique, les garçons eux, s’investissent pour un tiers d’entre eux dans le domaine des services et à hauteur de 1% dans les spécialités sanitaires et sociales. En ajoutant l’alinéa autorisant les enseignements séparés, les parlementaires songeaient-ils à légitimer par le Droit ces classes et lycées non mixtes dans les faits ? Le cycle long général n’est pas en reste. La division sexuelle des filières y est également très marquée. Les sections littéraires sont fuies par les garçons et demeurent de fait des bastions féminins quand les sections scientifiques et techniques plus prestigieuses et qui offrent plus de débouchés sont toujours le choix largement favori des garçons. Cette division se perpétue dans le supérieur, où les filles, pourtant présentes à 46,2% en terminale S, ne représentent que 25,7% des effectifs des écoles d’ingénieur (16% à Polytechnique) mais 71% des cursus littéraires.
Pourtant, dans les années 80, le ministre de l’Education nationale attendait de ses réformes « une transformation significative des habitudes d’orientation des filles, une plus grande égalité pour elles devant les choix professionnels ». C’était l’époque où le ministère des Droits de « la » femme lançait le slogan : « Les métiers n’ont pas de sexe, orientons-nous toutes directions ». Malgré ces vaines tentatives, la situation est restée quasi inchangée. Derrière une égalité et une mixité formelles se reproduisent de puissants mécanismes de ségrégation sexiste. Les interdits d’accès à certains savoirs autrefois de droit se sont perpétués dans les faits. La mixité réelle au lycée est plutôt l’exception que la règle. Il ne manquait plus qu’un fondement juridique pour justifier cette séparation sexuelle des enseignements. Comble du paradoxe, c’est dans le cadre d’une loi pour la lutte contre les discriminations présentée en « urgence déclarée », la France devant faire bonne figure avant de prendre la présidence de la Communauté Européenne, qu’a été adopté l’alinéa qui autorise la séparation sexuelle des cours et vient donner une légitimation juridique à la non mixité.
Il nous semblait que la loi n’était pas d’aller dans le sens de l’ordre des choses. Dans l’affaire dite du « foulard islamique » comme dans la demande d’appel du jugement de Lille, on ne cesse de s’étonner, voire de s’émerveiller devant la promptitude de la classe politique à se déclarer championne de l’émancipation féminine et pionnière de la lutte féministe. Pourquoi d’un côté les élites politiques s’empressent-elles frénétiquement de légiférer pour émanciper quelques jeunes musulmanes des conceptions conjugales ou religieuses archaïques et d’un autre côté, s’appliquent-elles à verrouiller sournoisement mais sûrement le sexisme du système éducatif français ? La désignation du scandale sexiste chez l’Autre surtout s’il a le visage de l’ex-colonisé n’est-il pas un artifice commode pour occulter un plus grand scandale : celui de la ségrégation sexiste qui existe dans notre société et notamment à l'Ecole ? Comme l’a bien démontré Juliette Rennes dans son ouvrage Le mérite et la nature, une large part du mouvement politique d’émancipation des femmes s’est appuyée sur l’appropriation des savoirs, notamment en revendiquant l’accès aux métiers et aux professions interdites. Cette opposition farouche à l’égalité scolaire des filles et des garçons, qui s’est manifestée durant des siècles avec une virulence colossale explicite, a pris aujourd’hui d’autres formes. Derrière une mixité factice, elle se satisfait de la perpétuation de la division hiérarchique sexuelle des savoirs et du sexisme des filières, au point même d’entériner dans le Droit la séparation sexuelle des cours. Nous réaffirmons notre attachement à la mixité scolaire et au principe d’égalité des sexes. Aussi réclamons-nous une politique scolaire ambitieuse qui agirait réellement en faveur de l’égalité filles/garçons, c’est-à-dire autrement que par la production de circulaires ou la signature de conventions jamais suivis d’effets. Des actions doivent être entreprises pour faire évoluer le sexisme du système éducatif : application de la « Convention pour la promotion de l'égalité des chances entre les filles et les garçons » du 25 février 2000, prise en considération de la place des femmes dans les programmes, pédagogie anti-sexiste de la crèche jusque dans le supérieur, sensibilisation du personnel éducatif à la lutte contre les préjugés sexistes, changer l’image des disciplines fortement sexuées… Ce ne sont pas les propositions qui manquent. Ce qui fait cruellement défaut, ce sont les actes afin d’abolir le sexisme de notre système scolaire et par là de notre société.
Isabelle Cabat-Houssais, professeure des écoles
Maria Candea, enseignante-chercheuse
Cécile Dumazeau, enseignante-chercheuse
Thomas Lancelot-Viannais, conseiller principal d’éducation
Guy Stoll, parent d’élèves
Tout-e-s militant-e-s de l’association Mix-Cité Paris
Mouvement mixte pour l’égalité des sexes
|