Article d'Emmanuelle de Champs pour Mix-Cité paru dans Le Monde le samedi 17 mai 2003
A la lecture de Fausse route, il semble dorénavant que, pour Elisabeth Badinter, les mouvements féministes triomphants profitent de la couverture médiatique démesurée qui leur est accordée pour diffuser dans la société une idéologie "victimiste", au mépris des progrès réels de la condition des femmes, humiliant ainsi les hommes au risque de pervertir à jamais les rapports entre les sexes.
Qui sont ces féministes qui menacent les fondements de nos institutions ? A la lecture, le doute n'est plus permis : des suppôts de l'Amérique, désireuses d'en importer les excès judiciaires et communautaristes dans la France de l'universalisme et des droits de l'homme.
Les sources choisies par Elisabeth Badinter ne peuvent que confirmer ce vieux cliché de la presse conservatrice française : les féministes "radicales" américaines Andrea Dworkin et Catherine MacKinnon y figurent en bonne place.
Présentées comme les inspiratrices de la nouvelle idéologie du féminisme français dans sa globalité, elles font planer depuis les Etats-Unis les pires menaces sur la France ! Qu'importe que ces ouvrages américains ne soient pas traduits en français, comme l'auteure le reconnaît, leur esprit nous habite. Certaines émissions de télévision offriraient des preuves irréfutables de l'ampleur du drame des hommes battus, illustrant la nocivité des thèses féministes...
De tels raccourcis prêteraient à sourire s'ils ne conduisaient à discréditer les travaux de celles et ceux qui sont féministes aujourd'hui. Les personnes et les associations citées dans Fausse route sont toutes assimilées à une nébuleuse "essentialiste" et "victimiste". Quelle proportion des lectrices et des lecteurs saura que les positions d'Antoinette Fouque et de Sylviane Agacinski, présentées comme les représentantes françaises de ce courant, sont très loin de faire l'unanimité chez les féministes ? Qui saura le travail quotidien qu'effectuent des associations pour défendre de véritables victimes ? Où sont cités celles et ceux qui militent pour le partage des tâches domestiques, des salaires égaux, l'accès des femmes aux disciplines scientifiques et aux postes de pouvoir, pour ouvrir aux hommes des domaines jusqu'ici "féminins"? Où sont évoquées les associations mixtes ? Le portrait parcellaire et confus qui émerge du livre ne peut que renforcer l'idée d'une "guerre des sexes", que l'auteure entend combattre tout en ignorant la réalité des combats féministes d'aujourd'hui.
Plus grave est de laisser croire que les avancées juridiques des années 1990 ne font qu'entériner le statut des femmes comme victimes et/ou porteuses d'un idéal féminin éternel. L'ouvrage incrimine ainsi la loi du 17 janvier 2002 sur le harcèlement moral et sexuel. Elle garantit à tout(e) salarié(e) la protection de la loi contre les agissements dégradants dont il ou elle serait victime. Il n'y est fait nulle part mention du sexe des protagonistes. On comprend mal comment une telle loi conduirait, comme le livre le laisse entendre, à pénaliser les "regards masculins insistants" et à insulter les mânes de "Trenet et Truffaut" ! Voici le féminisme à l'assaut de la culture française, résumée à une gauloiserie de bon ton.
Loin d'établir un amalgame entre toutes les violences faites aux femmes - du regard insistant au viol, en passant par le harcèlement -, l'Enveff (Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France métropolitaine, sous la direction de Maryse Jaspard, première étude de ce type réalisée en France) fournit des chiffres indispensables à l'établissement de politiques publiques efficaces. Contrairement à ce qu'affirme Elisabeth Badinter, il ne s'agit pas de démontrer que les femmes sont les victimes désignées de la violence masculine immémoriale et immuable.
La violence n'est pas seulement une pathologie individuelle, elle s'inscrit dans un système qui attribue à chaque sexe une place définie. Ce n'est pas la faute des féministes, encore moins des femmes en général (pas assez combatives, déplore Elisabeth Badinter...), si la maîtrise de la procréation n'a pas conduit à une émancipation immédiate et durable de toutes, ou si l'application de la loi sur la parité n'a conduit que 12 % de femmes à l'Assemblée. Contrairement à ce qu'elle affirme, le patriarcat n'est pas mort avec la loi Neuwirth légalisant la contraception, en 1967. C'est en déconstruisant le système que nous combattrons les inégalités, pas en considérant tous les progrès comme acquis. Dénoncer la domination masculine n'est pas une excuse facile brandie par des féministes démissionnaires.
La loi ne protège pas les femmes parce qu'elles sont femmes, elle ne leur reconnaît pas, en matière de violence ni ailleurs, de droits spécifiques. Droit à choisir la maternité et la paternité, à l'accueil des enfants, à une semaine de travail moins lourde, à affirmer son individualité hors des stéréotypes sexistes : tous ces droits bénéficient aux hommes comme aux femmes.
Fausse route accumule les contradictions. Comment peut-on à la fois écrire que "le sexe, le genre et la sexualité ne prédéterminent pas le destin" et soutenir que "les différences sociales mais aussi psychologiques entre le désir féminin et le désir masculin" sont irréductibles ? Comment affirmer que "l'égalité se nourrit du même" et vanter les bienfaits d'une "éducation -qui se fait- par oppositions, caricatures et stéréotypes"? Comment peut-on réclamer la liberté de parole pour les prostituées, que les féministes considéreraient comme appartenant "au camp des enfants et des aliénés", et la refuser aux porteuses du voile islamique, qui "n'ont jamais pris conscience de la signification de leur acte" ?
On ne peut qu'être d'accord avec l'idéal universaliste de liberté et d'égalité d'Elisabeth Badinter. Le féminisme aujourd'hui travaille à ce que femmes et hommes poursuivent avec détermination le mouvement d'émancipation initié par les générations précédentes. Il passe par la défense des droits existants, la lutte pour leur application, la vigilance sur les régressions qui les menacent et la revendication de nouvelles libertés.
Inquiétant, l'essai d'Elisabeth Badinter révèle l'impact des théories antiféministes dans les milieux qui font l'opinion. En reprenant les critiques adressées au rapport de l'Enveff, en cédant au stéréotype des hommes-mal-dans-leur-peau-à-cause-des-femmes-castratrices, Fausse route accompagne le retour en arrière.
Mix-Cité est une association féministe, mixte et universaliste pour l'égalité des sexes et des sexualités. |