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Fiche de lecture sur "La pensée straight" de Monique Wittig
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Publié le 10-02-2002 * Rechercher | * Imprimer | * Plan du site
Fiche de lecture sur "La pensée straight" de Monique Wittig
INTRODUCTION

"Les lesbiennes ne sont pas des femmes", lance Wittig en 1978 lors d’un exposé. "Non seulement nous ne sommes pas des femmes, mais nous n’avons pas à le devenir" renchérit Marie-Hélène Bourcier dans sa préface de La Pensée straight, recueil d’articles écrits par Wittig ces vingt dernières années et paru en France en 2001.

[ Cela doit se comprendre dans le sens où, pour elles, la catégorie "femmes" n’existent que par construction en relation avec la catégorie "hommes" et donc que des "femmes" qui ne seraient plus en relation avec des hommes ne seraient plus, n’auraient plus à être des "femmes" ]

Il est difficile de faire la synthèse d’une série d’articles. Je crois voir apparaître trois mouvements, du plus superficiel au plus profond :
  • Une critique du marxisme (qui entrave la lutte féministe)
  • Une critique du féminisme (qui ne remet pas en cause le dogme hétérosexuel)
  • Une critique du dogme hétérosexuel, porté par la « pensée straight ».
A travers ces critiques, Wittig prône une position universaliste forte. L’avènement du sujet individuel et la libération du désir demandent l’abolition des catégories de sexe.

CRITIQUE DU MARXISME

Le marxisme aurait eu pour l’auteur deux conséquences négatives pour le mouvement des femmes :

Premièrement, il les empêche de se voir comme une classe en faisant de la relation homme/femme une relation naturelle et pas sociale. Il existe pour Marx une division naturelle du travail dans la famille, qui se fonde sur la division du travail dans l’acte sexuel. Le marxisme ne s’intéresse pas non plus au racisme. Sexisme et racisme sont des conflits dont la forme ne peut pas être ramenée aux deux termes de la lutte des classes (les possesseurs des moyens de production/ ceux qui ne les possèdent pas). Ils sont censés trouver leur résolution après la révolution. Dans les mouvements de gauche des années 60/70, les femmes qui voulaient un mouvement autonome étaient accusées de divisionnisme.

Deuxièmement, le marxisme ne permet ni aux femmes ni aux autres classes opprimées de se constituer comme des sujets historiques. Il oublie qu’une classe, c’est aussi des individus un par un. Au moment où je conçois que les femmes (catégorie à laquelle j’appartiens) font l’objet d’une oppression, je suis un sujet. Chacune d’entre nous fait cette opération cognitive, de compréhension de la réalité. D’un autre côté, sans conscience de classe, il n’y a pas de réels sujets, juste des individus aliénés.

Ceci étant, les concepts marxistes sont utiles pour la lutte des femmes. Pour Wittig, "homme" et "femme" sont des classes qu’il faut "détruire par une lutte politique et pas par un génocide". (J'ignore si elle a voulu faire de l'humour).

CRITIQUE DU FEMINISME

Le féminisme s'en prend au patriarcat, c’est-à-dire à la domination des hommes sur les femmes. Mais les concepts d' "homme" et de "femme" ne sont pas remis en question. Les féministes traitent de simples catégories physiques comme des essences immuables et déterminantes. Elles souhaitent aménager le système d’opposition homme/femme et non l’abolir. Ce féminisme promeut LA femme comme catégorie émancipatrice qui crée de l'identique, et comme seul sujet de la politique sexuelle. Les différences entre femmes (race, classe) sont gommées. Le point de vue privilégié est celui de la femme blanche hétérosexuelle de classe moyenne. Cette promotion a pour Wittig des effets coercitifs et normatifs.

De plus, les féministes ne contestent pas l'hétérosexualité : les femmes sont naturellement attirées par les hommes. Leur position hétérosexuelle personnelle n'a pas besoin de se justifier. Le lesbianisme est vu comme une orientation sexuelle minoritaire, que certaines croient innée [c'est-à-dire là dès la conception, contraire d'acquise].

On peut faire le parallèle avec des militants du mouvement gai qui se définissent comme minoritaires, recherchent des droits pour eux mais ne remettent pas en cause l’organisation globale. Il s’agit plus de s’accommoder du système que de le transformer.

La différence des sexes, non contestée par les féministes, opère pour Wittig comme une censure : elle masque l’opposition sociale homme/femme en lui donnant la nature pour cause. On croit que les différences physiques ont des conséquences sociologiques. L'oppression serait une conséquence de la nature. On pourrait même dire que la cause de notre oppression est en nous... Les femmes ont moins de force physique, elles sont immobilisés par leurs grossesses... Or pour Wittig, comme pour Delphy, ce n’est pas la différence qui crée l’oppression mais l’inverse.

Il y a ici un véritable renversement conceptuel. La domination vient donner un sens à des caractères physiques qui en eux-même n’en ont pas. Par exemple, la couleur de la peau n’a pas de signification intrinsèque. C’est le racisme qui crée la race. On nous fait croire que les différences sont données, déjà-là, avant la pensée, avant la société. Le mécanisme de production de la différence opère par naturalisation, dé-historicisation, universalisation et biologisation. Femme et homme deviennent des notions métaphysiques. Or ces notions doivent être interprétées en termes de conflit, pas d’opposition essentielle. « homme » et "femme" ne veulent rien dire. Ce sont les résultantes de relations.

De ceci, on peut tirer une conséquence à propos de la notion de genre. Wittig lui trouve l’avantage de faire ressortir le caractère social du sexe : on cesse d’adhérer à une vision biologisante. Il peut y avoir transgression symbolique de la concordance sexe/genre (transgenres) ou une transformation physique (transsexualité). Mais ces déplacements ne font que consolider les catégories de sexe et de genre. On les intervertit mais on ne les abolit pas. Le système binaire reste en place. Or Wittig veut sa destruction.

Constituer une différence et la contrôler est un acte de pouvoir. Chacun essaie de présenter autrui comme différent et de se présenter soi-même comme la norme. Mais il faut être dominant pour réussir. Etre un homme, être hétérosexuel... Le groupe dominant, s’érigeant en universel, s’approprie les termes de l’Etre, du Sujet. La femme est condamnée à rester à sa place d’Autre, à être un être sexuel, à être LE sexe. Une opération de réduction fait prendre la partie (le caractère sexué de la personne) pour le tout (la personne). De leur côté, les homosexuels sont aussi renvoyés à n’être « que » sexe, exclus de l’humanité. On est bien loin du « rien de ce qui est humain ne m’est étranger »...

Le courant essentialiste du féminisme est la résultante de ce rejet dans la différence. Le French Feminism (Cixous, Kristeva, Irigaray) reprend l’altérité à son compte et la valorise. On réifie la "féminitude", on célèbre le corps de la femme, l’ "écriture féminine". Le mythe de la Femme est séducteur car sont retenues pour définir la Femme les meilleurs traits dont l’oppresseur nous a gratifiées (notamment ceux liés à la maternité). Il s’agit de lutter pour la Femme, pour défendre ses spécificités, le "droit à la différence".

L’universalisme de Wittig la pousse à questionner aussi le lesbianisme séparatiste prôné par Rich. Celle-ci propose un continuum lesbien-féminin pour toutes les femmes. Cela demande une identification aux femmes. Pour Wittig, un certain essentialisme n’est pas absent de ce courant. Elle refuse de promouvoir à son tour le "point de vue des femmes" et propose un continuum de résistance propre aux diverses formes d’oppression (de sexe, de race, de classe...), ce qui passe par une désidentification d’avec les femmes et le féminisme.

CRITIQUE DU DOGME HETEROSEXUEL

Aucun des mouvements dont il a été question ne remet en cause l’hétérosexualité comme norme. Les féministes la considèrent comme naturelle. Les homosexuels se considèrent comme une minorité, revendiquant des droits pour eux sans questionner le système global. Telle est la marque de la « pensée straight » ou pensée hétéronormative.

Pour la pensée straight, c’est l’hétérosexualité qui fonde la société. L’hétérosexualité est le seul mode de fonctionnement qui assure une cohésion sociale. « Vivre en société, c’est vivre en hétérosexualité » résume Wittig. Donc je suis un homme, une femme, je me marie, je procrée, j’élève mes enfants... surtout si je suis une femme. L’obligation de reproduction de l’espèce incombe effectivement aux femmes. Le travail associé à cette obligation (tâches ménagères) est approprié aux femmes par les hommes. La notion de désir est transformée en fonction de cette nécessité de reproduction. Chacun est censé vouloir UNE relation HETEROsexuelle comme seule satisfaction possible. Le but est bien la reproduction et non l’épanouissement sexuel des individus, mais on nous fait croire que ce dernier est assuré par le rapport sexuel homme/femme.

Est appelée normale, la sexualité reproductive (le coït), les autres activités étant au mieux des préliminaires valables, au pire des déviances... Les concepts d’Homme, de Femme, de Différence sont mythifiés (on leur attribue des majuscules). Ce vocabulaire séduisant fait accepter l’obligation d’hétérosexualité : « tu seras hétérosexuel-le ou tu ne seras pas ». La transgression de cette obligation ne provoque pas les même réactions selon que l’on est un homme ou une femme. L’homosexualité masculine suscite un certain respect (les hommes appartiennent au groupe dominant) qui contraste avec le mépris que subissent les lesbiennes. Que peut bien faire une dominée avec une dominée ? Puisque seul le dominant est à même de lui donner son existence. Les lesbiennes ne sont pas opprimées en tant que femmes mais parce qu’elles « refusent leur féminité ». Etre une femme ne va pas de soi ; encore faut-il être une « vraie femme », une femme avec un homme.

La pensée straight, ou pensée de la différence des sexes comme dogme philosophique et politique, se serait développée selon Wittig à une époque où la domination est remise en cause à travers des mouvements sociaux (marxisme au 19ème et au début du 20ème siècles). On se rend compte que « tout est culture », qu’il n’y a « pas de nature ». Mais une relation résiste à l’examen : la relation hétérosexuelle homme/femme. On fait appel à des nécessités qui échappent au contrôle de la conscience donc à la responsabilité des individus (psychanalyse). Des auteurs (Lacan, Lévi-Strauss) font appel à un « ordre symbolique » qui n’aurait rien à voir avec la domination. L’ « échange des femmes » est conçu comme une institution neutre ; or « que signifie que les femmes sont échangées, sinon qu’elles sont dominées ? » demande Wittig. Il s’agit d’un contrat social dont les femmes sont exclues, un contrat entre hommes. Il faut pour Wittig rompre le « contrat d’hétérosexualité » car nous ne jouissons pas de réciprocité, condition nécessaire à notre liberté pour Rousseau.

CONCLUSION

On peut essayer d’imaginer un monde où les catégories de sexe auraient disparu. Le sexe ne serait pas inscrit à l’état civil des personnes. Il serait juste une caractéristique physique au même titre que la couleur des yeux ou le fait d’être droitier ou gaucher. Le désir, libéré, ne serait plus lié à l’étiquetage sexuel (je suis une femme donc je suis attirée par des hommes), il se fixerait sur certaines personnes quelque soient leur sexe (je suis une personne attirée par cette/ces personnes particulières) dans un système de sexualités généralisées...

On peut toujours rêver... En attendant, je ferai deux remarques :

  • Le renversement conceptuel opéré par Wittig au sujet de l’origine de la domination est séduisant : ce ne sont pas les caractéristiques physiques des femmes et des hommes qui créent la domination mais la domination qui vient donner une signification à ces caractéristiques. Mais la question reste entière de savoir d’où vient une domination aussi massive et aussi répandue que celle des hommes sur les femmes.
  • Même si l’idée que la société repose sur l’hétérosexualité ne nous plaît pas, il faut bien admettre que seule la rencontre entre un homme et une femme (plus précisément, entre des gamètes masculines et féminines) permet la procréation. Si celle-ci intéresse tant la société, c’est parce que son avenir en dépend.

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