Y a-t-il un art « féminin » ?
Dans le passé, certain-es ont affirmé – et affirment sans doute encore aujourd’hui – être capable de repérer une œuvre produite par une femme en littérature, peinture, sculpture, etc. il y aurait donc un art féminin et un art masculin. Or, dans le domaine de la peinture, il n’y a pas d’« imagerie féminine » : aucune particularité stylistique n’est attachée à l’œuvre des femmes, pas plus la «délicatesse de la touche» que l’utilisation du «pastel» comme on l’a souvent dit à tort. La «féminité» ne possède pas a priori de qualités susceptibles de relier entre eux les styles des artistes femmes. Dans tous les cas, les artistes et écrivaines semblent plus proches des artistes et écrivains de leur temps et de leur sensibilité qu’elles ne le sont les unes des autres. Nous affirmons donc que la peinture des femmes n’est pas foncièrement différente de celle des hommes et que les facteurs historiques et le particularisme local jouent un plus grand rôle dans la détermination d’un style que ne le fait le sexe de l’artiste.
Mais il est vrai que l’expérience des femmes et leur position dans la société, y compris en tant qu’artistes, diffèrent de celles des hommes. La citation de Virginia Woolf tirée de l’Art du roman formule expressément cette idée : «Il est probable que dans la vie comme dans l’art les valeurs ne sont pas pour une femme ce qu’elles sont pour un homme. Quand une femme se met à écrire un roman, elle constate sans cesse qu’elle a envie de changer les valeurs établies – rendre sérieux ce qui semble insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui paraît important. Et naturellement, le critique l’en blâmera ; car le critique du sexe opposé sera sincèrement étonné, embarrassé devant cette tentative pour changer l’échelle courante des valeurs ; il verra là non simplement une vue différente, mais une vue faible ou banale ou sentimentale parce qu’elle diffère de la sienne.»
Ainsi, Virginia Woolf affirme-t-elle que l’art féminin exprime parfois la vision de personnes tenues à l’écart en particulier au XIXème siècle. L’art des impressionnistes ou des pré-impressionnistes illustrent en effet particulièrement bien la dichotomie entre les deux sexes. Les artistes hommes ont par exemple traité des sujets tels que les filles et les sorties mondaines dans des lieux qu’aucune bourgeoise ne pouvaient fréquenter. Les femmes peintres se sont donc réfugiées dans d’autres thèmes : celui de la maternité et de la vie domestique qu’elles connaissaient bien. D’ailleurs de nombreux chercheurs ont montré que ce que l’on critique ou déprécie sous la catégorie d’art féminin correspond purement et simplement à la définition des activités féminines. La vision des hommes est-elle donc fondamentalement différente de celles des femmes ? Est-ce vraiment un problème de sexe ou de culture ? Je serais tenté de répondre que la dichotomie entre les hommes et les femmes étaient beaucoup plus forte durant les siècles précédents puisque hommes et femmes ne vivaient pas dans les mêmes sphères privées ou publiques. Aujourd’hui, le problème se présente de manière différente.
Le sexe de l’auteur ne revient pas à expliquer une œuvre, en éliminant toute autre problématique. Virginia Woolf parlait simplement ici de l’appropriation de l’art par un seul sexe ainsi que de l’exclusion des femmes de toute possibilité de reconnaissance artistique qui sont l’effet d’une division systématique entre féminité et masculinité au cœur même de la société bourgeoise. La féminité est présentée comme liée à la nature même du corps de la femme. Nous voulons suggérer, au contraire, qu’elle est une nécessité idéologique servant à garantir la domination des hommes, dans la vie publique et les institutions politiques. Il faut obliger les hommes à dire leur masculinité là où ils la font passer pour de l’universalité et donner la parole aux femmes.
Mais attention : si on met en cause le regard mâle dominateur, la question se pose d’un regard autre, d’un regard féminin relatif. Et il n’y a pas de raison pour que la relativité de la position féminine n’apparût pas comme une relativité parmi d’autres. Si l’on considère la relativité du regard féminin, on ne pourra empêcher la relativité d’autres regards s’affirmant «différents» : les hommes noirs, les femmes indiennes, etc. Comment définir la valeur de ces points de vue différents ? Si chaque communauté de quelque nature que ce soit crée ses propres valeurs, ne risquons-nous pas de nous enfermer dans nos identités ?
En bref, «le débat qui a trait à nos différence de sexe est un débat essentiel. Mais la différence ne peut être acceptée telle quelle. Nous devrons peut-être insister sur notre identité à l’autre sexe là ou l’on nous considère différentes, et sur notre différence là où l’on nous considère identiques.» |