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Egalité des sexes

Débat : Que dit la consécration de Polanski aux Césars ?


L’automne 2017 a vu émerger un mouvement de mobilisation féministe d’ampleur mondiale de dénonciation des violences sexuelles et sexistes. Les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc ont été abondamment relayés sur les réseaux sociaux, constituant une mobilisation politique cantonnée initialement au domaine médiatique.

Depuis, des victimes ont parlé, telle Adèle Haenel. Elles ont clairement exprimé et dénoncé les violences subies du fait de certains hommes dans l’industrie du cinéma, dans le sport, en politique… Elles ont interpellé les citoyennes et citoyens que nous sommes en s’appuyant notamment sur les réseaux sociaux afin de dénoncer ce « système » et ce continuum des violences que subissent nombre de femmes.

Plus de deux ans après le mouvement #Metoo, qu’est-ce qui a changé ?

Les enquêtes de victimation montrent que les femmes parlent davantage et créent des réseaux de sororité autour de ces questions. Les victimes parlent enfin. Mais sont-elles pour autant écoutées ?




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La dernière enquête de grande ampleur comme celle plus locale menée sur les parcours des femmes victimes de violences en 2018 en Gironde avec Arnaud Alesandrin montre que les refus de plainte dans les commissariats persistent, conduisant souvent les femmes à renoncer et subir à nouveau la violence dans leur foyer. Le changement le plus notable vient du crédit apporté à la parole des femmes qui a évolué durant ces dernières années. En effet, au début de l’affaire Weinstein, l’opinion publique, manifestait davantage d’empathie pour les auteurs présumés que pour les victimes potentielles. Les études psychosociales ont d’ailleurs démontré une plus forte empathie des hommes envers les agresseurs et une plus forte empathie des femmes envers les victimes d’agressions sexuelles.

Devant le flot de témoignages accablants, on remet de moins en moins en question (fort heureusement) la parole des femmes. Or, ce qui pouvait augurer un vrai changement dans les pratiques et dans la prise en charge des auteurs peine à se concrétiser institutionnellement. La dénonciation massive de ces violences, de ce « terrorisme sexuel » comme le nomme Kissling a été entendu après deux ans de lutte par une grande partie des citoyennes et citoyens mais n’est pas suivi d’effets. Celles et ceux qui ont le pouvoir de stopper ce système inégalitaire ont fait savoir vendredi soir qu’ils et elles résistaient à ce changement en posant un acte symbolique fort : celui de consacrer Roman Polanski à la plus haute distinction du cinéma français.

Mécanismes d’oppression sexiste

Le nominer 12 fois était déjà un signe fort envoyé à toutes les victimes, mais lui remettre trois distinctions malgré les contestations de toutes parts montre au monde entier quels sont les rapports de pouvoir et de force exercés.

Se jouent ici tous les mécanismes d’oppression sexiste, qui ne peuvent être circonscrits à la première définition de Christine Delphy du patriarcat comme « système de subordination des femmes aux hommes dans les sociétés industrielles contemporaines ». Et ce, pour deux raisons : la notion d’égalité en droits est établie en France d’un point de vue légal et juridique comme le notait déjà Geneviève Fraisse en 2010 dans A côté du genre : sexe et philosophie de l’égalité. Ensuite, cette définition ne dit rien des rapports de domination sociale et des discriminations ethnoraciales également à l’œuvre.

Or, pour comprendre ce qui s’est passé à cette cérémonie, il est important de mettre en relief tous les rapports hégémoniques, au sens de Gramsci, comme des forces constituantes de l’hégémonie d’une classe sociale, d’une coalition politique et d’un mode d’organisation des relations sociales.

Pour le dire autrement, celles et ceux qui ont consacré Roman Polanski sont des hommes et des femmes qui dans leur positionnement social et structurel, détiennent davantage de pouvoir que les femmes victimes de sexisme et les hommes victimes de classisme ou de racisme. En consacrant « l’un des leurs », ce jury marque aussi son hégémonie culturelle dans ce rapport de force hautement médiatisé.

Une double peine

Alors que la maîtresse de cérémonie humiliait le réalisateur en le nommant « Atchoum », qu’une grande partie de la salle semblait soutenir les victimes (par ses rires et ses applaudissements quand Florence Foresti faisait des allusions au sexisme dans le milieu du cinéma), les décideurs ont montré que cette réprobation même forte (manifestations, tribunes et happening du collectif Nous Toutes…) n’avait finalement que peu de poids.

Le fait de récompenser le film de Roman Polanski témoigne d’une forme de mépris de la parole des victimes, leur infligeant une double peine : après la douloureuse démarche de parler, celle d’être méprisée publiquement. En leur répondant symboliquement que leur parole n’a aucune valeur, cette consécration vient renier et fragiliser un mouvement d’ampleur mondiale, tendant à plus de justice et de justesse dont l’importance a été encore rappelée par la dernière grande enquête Virage.

En outre, ce geste pose un problème moral de taille : Le fait de célébrer et de récompenser Polanski amplifie le sentiment d’injustice des victimes et conforte les auteurs avérés et potentiels dans une posture de toute-puissance propice à la perpétuation de ces violences. En effet, impunité et punitivité sont extrêmement corrélées.

Banalisation des agressions

Mais au-delà de la dyade auteur/victime, la question de l’inaction reste encore et toujours entière. Toutes les enquêtes menées montrent que plus de 86 % des témoins de violences sexuelles ne réagissent pas, même après #MeToo, ce qui contribue activement à la banalisation de ces agressions.

D’ailleurs, dans cette salle pleine, qui s’est réellement indigné ? Malgré les punchlines de Florence Foresti, seule une dizaine de personnes ont quitté la salle pour marquer leur désaccord et les autres n’ont manifesté aucune réaction à l’annonce du prix de la meilleure réalisation pour J’accuse, ce qui entérine de manière indirecte cette décision que beaucoup jugent inique, bien que légale.

Quel est le pouvoir des victimes si elles ne rencontrent pas le soutien de celles et ceux qui le détiennent ? Dans cette affaire, comme dans tout système de domination, ce n’est pas le nombre qui fait la différence, mais les rapports de force dans un contexte de globalisation.

Comme en Mathématiques, ces rapports sont ici scalaires, ce n’est pas la proportion de chaque élément qui définit la figure, mais les rapports entre eux. Et ces rapports sont toujours inégaux, malgré les résistances. Seule une convergence des luttes permettra de renverser ce rapport de force.

The Conversation

Johanna Dagorn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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