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Egalité des sexes

La philanthropie des femmes, un phénomène invisibilisé


En décembre 2020, peu avant les vacances de fin d’année, de nombreux articles de presse sont parus sur MacKenzie Scott, ex-femme de Jeff Bezos, évoquant la grande générosité dont elle a fait preuve cette année – le New York Times parle de plus de 6 milliards de dollars de dons.

Pourtant, comme le soulignait sur Twitter Rob Reich, professeur de science politique à l’Université de Stanford et spécialiste de la philanthropie, alors que les dons de Mackenzie Scott ont été cette année quinze fois plus importants que ceux des plus grandes fondations américaines (par exemple la Fondation Ford a distribué 350 millions de dollars en 2020), nous savons peu de choses sur sa philanthropie.

La philanthropie des femmes, qui a toujours été très importante, est longtemps restée invisible. De multiples raisons peuvent expliquer ce paradoxe.

Une philanthropie peu étudiée

Le manque de travaux de recherche sur la philanthropie des femmes contribue à sa méconnaissance et à son invisibilité.

Les travaux les plus nombreux sont ceux des historien·ne·s – dont plusieurs pointent cette « invisibilité » et cet « impensé ». Pourtant, la philanthropie des femmes a une histoire longue, du mécénat des femmes de pouvoir au Moyen-âge et à la Renaissance (Isabeau de Bavière, Catherine de Médicis, et bien d’autres) à la bienfaisance des religieuses aux XVIIe et XVIIIe siècles – « filles de la charité » –, mais aussi les femmes philanthropes du XIXe et du début du XXe siècle.

Ces derniers travaux montrent que le rôle des femmes en philanthropie a toujours été majeur et leur a permis d’être présentes dans la sphère publique, alors qu’elles ont longtemps été cantonnées à la sphère privée et exclues des arènes politiques. Si certaines recherches soulignent le pouvoir émancipateur de ces activités, notamment à une époque où le développement de la philanthropie réformatrice est concomitant de celui des mouvements féministes, d’autres considèrent au contraire que la philanthropie, empreinte de paternalisme, constitue une entrave à l’émancipation des femmes.

Dans la recherche contemporaine, peu de chercheurs se sont intéressés à cette question. Quelques études existent malgré tout. Le Women’s Philanthropy Institute, créé en 1991 au sein de la Lilly Family School of Philanthropy de l’Université d’Indiana aux États-Unis, est le premier institut de recherche sur la philanthropie des femmes. Ayant reçu, en 2015, un don très important de la Fondation Bill & Melinda Gates (2,1 millions), il a développé de nombreuses études sur différentes thématiques (leurs motivations, les causes soutenues, etc.).

Le PhiLab, à l’Université du Québec à Montréal, s’est également intéressé à cette question, à travers la constitution d’une bibliographie et d’une édition spéciale. Des recherches sur la philanthropie des femmes dans différents pays du monde ont aussi été menées, permettant de dépasser la vision occidentalocentrée de la philanthropie, comme les travaux d’Amélie le Renard sur l’Arabie saoudite. De même, un numéro spécial de la revue Voluntas est consacré à ce sujet dans différents pays – de l’Allemagne à la Russie, en passant par l’Inde ou l’Australie.

Une philanthropie structurellement invisibilisée

Au-delà des travaux, c’est la conceptualisation même de la philanthropie des femmes qui a contribué à son invisibilisation.

Tout d’abord, les pratiques philanthropiques des femmes sont le plus souvent analysées à l’aune de celle des hommes, afin de déterminer s’il existe des différenciations entre les deux. Ainsi, l’idée répandue selon laquelle « les femmes donnent du temps, les hommes donnent de l’argent » semble avérée. Elles donnent également à une plus grande diversité d’organisations, alors que la philanthropie des hommes est plus concentrée. En outre, elles ont tendance, plus que les hommes, à être engagées dans des formes collectives de dons, comme les « giving circles ». Ces résultats sont à nuancer car ils tendent à faire croire que la générosité des femmes est homogène et occultent la diversité des situations, essentialisant la catégorie même de philanthropie des femmes. Cependant, de nombreux travaux ont confirmé le rôle majeur des femmes dans les activités bénévoles – travail gratuit et invisible.

Ensuite, la philanthropie des femmes est aussi rendue invisible par le fait que le champ philanthropique est, comme la société, fortement structuré autour des couples. Un grand nombre de fondations sont créées par des couples. Dans le top 50 des donateurs pour l’année 2018, il y a 22 couples, 27 hommes seuls, 1 famille, 0 femme seule. Pourtant, c’est souvent l’homme qui est mis en avant, notamment médiatiquement – on pense à la Fondation Bill et Melinda Gates ou à la Chan Zuckerberg Initiative. De plus, on ne connaît pas la répartition des rôles entre les époux. Il arrive que les décisions se fassent conjointement mais également de manière séparée, comme Abby Aldrich Rockefeller, qui créa le MoMA, alors que son mari, qui « détestait l’art moderne », préféra investir dans les Cloisters. La question de la philanthropie des femmes apparaît alors complexe : doit-on prendre en compte seulement les femmes seules – célibataires, veuves ou divorcées ? Comment inclure l’action philanthropique des femmes en couple ? Par une action différenciée de leur mari ? Par leur rôle au sein de leur fondation commune ? La question reste ouverte.

L’invisibilisation de la philanthropie féminine tient aussi à ce que celle-ci fut longtemps dépendante de la fortune masculine, les femmes ne pouvant gagner ni dépenser leur propre argent sans autorisation d’un homme. Cette situation de dépendance est d’autant plus problématique qu’alors que le travail féminin participe activement à la production et reproduction de la richesse des familles, le capital au XXIe siècle reste résolument masculin. La philanthropie est tributaire de cet état de fait. Certaines grandes philanthropes s’inscrivent dans cette tradition, comme Liliane Bettencourt il y a quelques années (héritière de la fortune de son père Eugène Schueller, fondateur de l’Oréal), Laurene Powell Jobs (héritière de son mari Steve Jobs, fondateur d’Apple), Alice Walton (fortune héritée de son père, fondateur des supermarchés Walmart). Mais aujourd’hui émergent de plus en plus des femmes qui ont bâti leur propre fortune grâce à leur travail et qui développent une action philanthropique qui leur est propre, quelle que soit leur situation maritale – par exemple Sheryl Sandberg (COO de Facebook), Oprah Winfrey (présentatrice et productrice) ou Sara Blakely (créatrice de Spanx).

Les femmes, une opportunité pour le secteur philanthropique ?

La philanthropie des femmes gagne aujourd’hui en visibilité et apparaît comme une véritable opportunité de transformation pour le secteur.

L’émergence récente d’une philanthropie des femmes plus financière et plus indépendante des hommes conduit celles-ci à s’engager pour leur propre cause. Ainsi, la philanthropie des femmes veut parfois aussi dire philanthropie pour les femmes ou féministe, l’une s’attaquant aux conséquences des dominations de genre (et le fait que les femmes ont moins accès à la santé, l’éducation, etc.) tandis que l’autre est plus politique et tente d’agir en amont (par la défense des droits des femmes par exemple). Cet engagement est d’autant plus important que c’est une cause relativement peu soutenue de manière générale – en 2017, 7 % des fondations françaises déclarent agir en faveur des femmes et jeunes filles et aux États-Unis seul 1,6 % du total des dons vont à cette cause. C’est donc aujourd’hui un enjeu majeur.

Et l’on voit aujourd’hui une médiatisation et légitimation croissante de la philanthropie féminine. Certaines figures n’hésitent pas à prendre la parole, comme Melinda Gates, longtemps dans l’ombre de son mari, qui évoque publiquement le travail qu’elle a dû faire au sein de la fondation pour être entendue et son rôle dans le giving pledge. En outre, des réseaux de femmes philanthropes se constituent, notamment aux États-Unis, pour échanger et se soutenir. Ces développements conduisent à l’éclosion de nouveaux guides pratiques pour les professionnels qui souhaitent lever des fonds auprès des femmes, car celles-ci constituent un nouveau « marché » à « cibler », d’autant plus que les fortunes des femmes sont en pleine croissance – en 2019, le classement des plus grandes fortunes comptait un nombre record de 244 femmes.

Or les femmes, exerçant différemment la philanthropie, contribueraient, selon certains, à transformer le secteur philanthropique lui-même car elles « changent la donne ». Le don de MacKenzie Scott, encensé par la presse, est en ce sens révélateur : elle est à contre-courant de son mari longtemps considéré comme peu généreux – voire « radin » ; contrairement aux grands philanthropes qui donnent souvent à des institutions prestigieuses, comme leur université ou un grand musée, elle a donné à des institutions modestes vraiment dans le besoin ; elle a fait des dons non affectés – fait assez rare dans le milieu – permettant aux récipiendaires de décider de l’usage des fonds.

Se dessine ainsi une remise en cause de la philanthropie d’élite traditionnelle, celle des hommes blancs de plus de 50 ans, en quête de reconnaissance et de pouvoir, souvent centrée sur les désirs des donateurs plus que sur les besoins des récipiendaires. Dans la lignée de ce que certains professionnels appellent de leurs vœux, la philanthropie des femmes marque un vrai changement de paradigme, avec une philanthropie plus engagée pour la justice sociale et où les rapports de pouvoir sont questionnés.

Penser la philanthropie au prisme du genre

Il est aujourd’hui essentiel de penser la philanthropie au prisme du genre. D’abord parce que cela permet d’appréhender différemment les rapports de pouvoir propres à la philanthropie, et à celle des élites en particulier (la plus connue et médiatisée). De plus, parce qu’elle est révélatrice plus largement, des mécanismes de domination masculine et d’invisibilisation du travail des femmes à l’œuvre dans la société, activité de care (soin) peu valorisée et pourtant si essentielle. En outre, parce qu’elle montre comment l’émancipation et l’affirmation des femmes participent à construire une société plus juste et plus égalitaire. Enfin, penser la philanthropie au prisme du genre, c’est aussi penser la diversité de la philanthropie, et non seulement celle des grands milliardaires, pour s’intéresser à celles et ceux qui contribuent, souvent dans l’ombre, à aider les autres de différentes manières, redonner voix à ces invisibles de la philanthropie (donateurs invisibles, mais aussi professionnels ou récipiendaires) et faire un pas de côté pour comprendre la philanthropie dans toute sa diversité et sa complexité.





Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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