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Egalité des sexes

Séries télévisées : ces femmes confinées au foyer


L’expérience du confinement, le développement induit du télétravail remettent la maison, le chez-soi au centre de nos vies. Ce « retour » s’inscrit dans l’imaginaire codifié du foyer où règnent de nombreuses images féminines que les séries ont popularisées. Mais que nous disent ces clichés ? Sont-ils totalement passéistes ou se déclinent-ils encore à l’époque actuelle ? Que disent-ils des femmes ?

L’icône patriarcale des années 50

Dans les années d’après-guerre, les séries télévisées prennent leur essor en s’adressant aux femmes au foyer via les soaps de l’après-midi. Les publicitaires ciblent une consommatrice qui incarne le bonheur familial. Elle représente la pierre angulaire de « l’american way of life », non sans avoir été renvoyée du marché du travail vers ses fourneaux. Le message sous-jacent est clair : la femme ne peut s’épanouir en dehors de la maternité. Les politiques publiques favorisent l’accès à la propriété d’une maison, la vie en banlieue, le travail du mari, la vie de famille dont la femme au foyer devient l’icône.« Honey, I’m home… » comme s’en amuse le film Pleasantville

Pourtant, derrière les portes closes, les protestations existent. L’héroïne de I love Lucy (1951-57) conteste régulièrement la répartition des rôles, tout en étant loin de l’image de la parfaite ménagère. Ma Sorcière bien aimée a bien besoin de ses dons pour essayer d’être l’épouse modèle. Même l’iconique mère de famille qu’est Donna Reed (1958-66) demande la reconnaissance de son travail. Mais si ces femmes blanches de la classe moyenne restent soumises, elles ne sont pas désespérées. L’amour familial qui absorbe l’amour conjugal les rend joyeuses : Lucy se réconcilie toujours avec Ricardo et Donna se dévoue finalement avec joie à sa famille.

La rupture est d’autant plus forte avec l’irruption, dès les années 70, des célibataires actives et citadines dont les volontés de carrières professionnelles, de choix et de liberté sexuelle priment. Les femmes au foyer représentent alors des modèles d’identification rejetés avec force. La communication s’avère difficile voire impossible entre les deux modes de vie. Les émancipées s’expriment fort, les épouses se taisent.

Cette scission clanique sera très efficacement exploitée par les conservateurs au moment de la campagne sur l’« Equal Rights Amendment » comme le montre très bien Mrs. America. Phyllis, « la chérie de la majorité silencieuse » lance sa première action collective en 1972 en inondant de gâteaux « maison » les politiques et revendique le statut de mère au foyer… pour les autres femmes.

Le foyer, enceinte du travail invisible

Lieu d’épanouissement ou lieu d’enfermement, celui de la parole ou du silence ? Le foyer devient au fil des séries le lieu des injonctions contradictoires et des interrogations. En 2004, Desperate Housewives décline avec succès les impasses auxquelles se heurtent ses « housewives ». Parmi elles, Bree représente jusqu’à la caricature l’héritage direct du présumé âge d’or des années 50.

Lynette, contrainte d’abandonner sa carrière pour s’occuper de sa famille nombreuse, sombre dans la dépression. Bien d’autres héroïnes leur emboîtent le pas. Elles sont prises de frénésie culinaire, comme la centaine de cupcakes préparée par Beth dans Good Girls ou ménagère comme les dizaines de lessive lancées par Elvira dans Mytho. Au cœur de ces trajectoires s’inscrit l’invisibilité du travail domestique devenu obsessionnel et insupportable. La cuisine symbolise le théâtre de leur mal-être, d’autant plus insidieux qu’il peine à s’avouer : c’est « le problème qui n’a pas de nom » dont a parlé Betty Friedan dans La Femme Mystifiée.

L’absence de reconnaissance sociale et économique du statut de mère au foyer est vécue cruellement dans une société articulée sur la hiérarchie des salaires.

Relevant du domaine du « care » et de l’espace domestique, le travail au foyer n’est rémunéré que s’il est assuré par une personne extérieure. La mère de famille est donc cataloguée comme inactive et sans profession. Le débat sur un revenu accordé aux mères au foyer concentre la peur de l’enfermement, sa connotation idéologique et les questions posées par le revenu universel.

Le mal-être de ces femmes dont le labeur n’est pas reconnu peut déboucher sur une fuite en avant à travers l’alcool : on le voit avec Bree dans Desperate Housewives ou Betty Drapper dans Mad Men, révélant ainsi un mal social caché mais réel

En outre, les aspirations à une vie hors du foyer conduisent rarement à une valorisation sociale. Dans Big Little Lies, Madeline parle d’une ligne de démarcation au-dessous de laquelle les activités associatives ou les petits salaires ne comptent pas comme un « vrai » travail. Le patron d’Elvira, dans Mytho, qualifie carrément sa vie de minable.

Devenues mères très jeunes, les héroïnes de Good Girls sont rivées à des emplois précaires, mal payés qui les décident à sortir de la légalité. Empruntant les chemins initiés par les Desperate Housewives, elles prennent ainsi leur revanche sur une société qui les ignore.

Les rêves et les ambitions s’éloignent, sauf à décider de tout remettre en question comme le fera Mrs. Maisel, poussée par la découverte de l’infidélité de son époux. Toutefois, elle prend le risque de souffrir du syndrome de la mauvaise mère qui paralyse bien des héroïnes.

Le syndrome de la mauvaise mère

L’épanouissement de l’enfant, mot d’ordre relayé par d’innombrables guides et conseils, constitue une source de culpabilité des mères d’autant plus efficace que son bien-fondé est impossible à discuter. La recherche du bonheur, devenue la valeur suprême de la société de consommation, qu’analysent Eva Illouz et Edgar Cabanas dans Happycratie repose sur l’injonction à prendre de bonnes décisions et à valoriser des attitudes positives. Dans ce contexte, le rôle des parents est très important, celui des mères primordiales. Les séries s’en amusent, montrant des mères pouvant devenir quasi hystériques au premier souci à l’école primaire, comme dans Big Little Lies.

Survalorisant le temps consacré à l’enfant, ces injonctions réorientent mécaniquement les femmes au foyer dont les trajets s’égrènent entre maison, école et activités extrascolaires. Est-ce normal que cela ne me suffise pas ? s’interroge honteusement Céleste dans Big Little Lies.

Le rééquilibrage des tâches domestiques, progressant très lentement, ne répond qu’en partie à ce syndrome. Passé le moment de la revanche où le mari découvre la réalité du travail domestique quotidien, les héroïnes se retrouvent démunies face à un sentiment mêlé de manque et de culpabilité. Beth multiplie les post-its destinés à ses enfants avant de sortir travailler, Lynette les coups de fil depuis son bureau. Manquer la fête de l’école est un drame. On retrouvera ces symptômes pratiquement chez toutes les « working mums ».

Confinée au foyer, le retour du stéréotype ?

Voici donc un imaginaire daté et un stéréotype tenace. Il prospère dans le discours nostalgique de Trump défendant « les femmes au foyer des banlieues de l’Amérique » même si la réalité des suburbs a changé. Il s’épanouit avec le mouvement #TradWife porté par Alena Kate Pettit et sa Darling Academy sur YouTube.

Il promet de trouver la « fabuleuse maman » qui sommeillerait en chaque femme.

Ce faisant, la confrontation des stéréotypes perdure entre la maternité et le travail, l’intérieur et l’extérieur, ballottant les héroïnes d’un bord à l’autre, toujours en quête d’une inaccessible perfection. Remettre en question le dogme de la maternité reste marginal.

Dans ce contexte, la période actuelle de confinements, où le télétravail s’est fortement développé, appelle à la plus grande vigilance. Le retour au foyer accroît en effet plutôt les inégalités et les déséquilibres existants, surtout en présence de jeunes enfants.

Par ailleurs, l’idéalisation du « homemade » peut devenir un nouveau critère de performance imposé aux femmes. Ce qui aurait probablement fait sourire l’héroïne de I Love Lucy avec ses innombrables catastrophes culinaires…

Les héroïnes de séries n’ont de cesse de s’interroger sur la femme au foyer, son présupposé sens du sacrifice, ses joies et ses colères. Cependant, une ligne forte les parcourt comme un message. C’est l’amitié et la solidarité, l’écoute de la parole des unes et des autres qui, au final, permettront de vaincre ce stéréotype coriace pour se revendiquer d’abord comme femmes… et un jour, s’émanciper pour de bon ?



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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