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Condition Féminine

Le viol : qu’est ce que c’est ?

Si d’aucun ici ne doute que le viol ne fait partie intégrante du combat féministe, voilà qui est très loin d’être une évidence pour tout le monde. Le traitement du viol dans les pages « faits divers » de la presse ou encore certaines recherches criminologiques montrent que penser ce crime en lien avec les rapports sociaux de sexe est un point de vue. Le viol reste majoritairement considéré comme un fait marginal, commis par un malade mental : c’est un acte de violence comme un autre.

Dans quelles mesures le viol est-il lié aux rapports sociaux de sexe ? Comment peut-on en tant que féministes, agir pour combattre ce crime ? Cet exposé n’apportera évidemment aucune réponse toute faite, aucune solution absolue et unilatérale mais entend présenter un ensemble d’éléments qui permettent, je l’espère, d’enrichir la réflexion autour de ces préoccupations. Mon propos s’appuie en grande partie sur l’expérience du COLLECTIF FEMINISTE CONTRE LE VIOL (C.F.C.V.) qui représente l’unique structure associative française s’occupant des viols perpétrés sur les adultes et sur les enfants et qui reçoit chaque année, par le biais de son numéro vert, des milliers d’appels de victimes.

Le Viol : Imaginaires et réalités

Alors que le viol prend une place importante dans l’imaginaire collectif, on constate un vide bibliographique : hormis les ouvrages anglo-saxons, mais qui ne sont le plus souvent pas traduits, les chercheurs français ont réellement délaissé la question du viol. Nos présupposés sont directement touchés par cet état de fait : les nombreuses fictions sur le viol, en particulier les romans policiers américains (largement traduits ceux-là !), alimentent les stéréotypes qui ne sont pas contrebalancés par la diffusion de l’état des savoirs sur les réalités du viol.

Traiter de la question du viol exige donc de faire la part entre l’imaginaire et le réel. Si le viol est bien souvent abandonné à la fiction, les victimes, elles (et c’est là le triste essentiel) savent bien que le viol n’est malheureusement que réalité.

Mythes et réalités sur le viol

Quels sont les mythes, largement intériorisés par l’ensemble de la société, sur le viol ?

D’abord, on pense généralement que le viol est un phénomène rare. Chiffrer annuellement le nombre de viols se révèle difficile puisque la majorité des victimes ne portent pas plainte. Néanmoins, les appels à la permanence téléphonique du C.F.C.V., qui concordent avec les observations des professionnels, permettent d’évaluer le pourcentage de viols non communiqués aux autorités : il faudrait ainsi multiplier par quatre le nombre des dépositions. En 1996, plus de 7000 plaintes ont été enregistrées : cela signifie que près de 28000 viols auraient été perpétrés cette année-là en France. Loin d’être un fait marginal, le viol s’avère donc bien un phénomène massif.

Par ailleurs, un grand nombre de stéréotypes concernent les victimes.

D’abord, on entend souvent « Y’a pas que des filles qui se font violer, y’a des hommes aussi ». Oui, il y a des hommes qui sont victimes d’agression sexuelle. Mais dans quelle proportion ? On estime que 97% des victimes sont des femmes ou des enfants. Ce chiffre met en évidence l’étroit lien entre viol et rapports de sexe. Il ne faut pourtant pas omettre que les hommes ont encore plus de difficultés à parler : nous sous-estimons probablement l’ampleur des agressions sexuelles envers les hommes. Pour autant, les cas de viol d’hommes commis par d’autres hommes s’accompagnent presque toujours d’injures sexuelles qui humilient le « féminin » dans la victime, même masculine. Quel que soit le sexe réel de la victime, le rapport masculin/féminin est symboliquement en cause dans le viol.

Autre idée reçue sur les victimes, qui, lorsqu’elle n’est pas clairement énoncée, est souvent implicite : les femmes ont provoqué le violeur. Qui n’a pas entendu un jour à propos d’une femme violée : « Elle l’a sûrement provoqué ! » ou encore « Elle était en mini-juppe… Elle l’a bien cherché » ? Les femmes devraient pourtant avoir le droit de marcher seule le soir dans la rue, de sortir quand bon leur semble dans des lieux publics, de faire de l’auto-stoppe, de s’habiller comme elles le désirent, d’inviter un homme chez elle… sans que certains hommes se donnent le droit de les agresser. Est-ce que le fait de susciter du désir justifie qu’on pose un acte de violence sur elles ? D’être une femme, est-ce la provocation ? Les femmes violées, croit-on encore, sont des « filles faciles », les « filles » correctes ne se font pas violées. Le « Dictionnaire de la psychologie » de chez Larousse ose même écrire, dans sa dernière édition « mise à jour » : « le choix de la victime ne relève pas seulement du hasard ; il porte habituellement sur des sujets déficients intellectuellement, faibles et naïfs » (!).

Cet ouvrage de référence, notamment pour les étudiants en psychologie et les psychologues, est en vente dans toutes les « bonnes » librairies. Les milliers d’appel reçu au C.F.C.V. montrent clairement que n’importe qui, peu importe l’âge (les agressions sexuelles concernent des personnes qui sont âgées de 6 mois à 90 ans !), la classe sociale, la profession ou l’apparence physique, peut être victime de viol. En revanche, une victime peut être plus facilement de nouveau agressée, en particulier si elle n’a pu effectué pleinement sa reconstruction : la peur, accrue si on a déjà subi un viol, paralyse et ne permet pas de tenter de se défendre. C’est en partie la raison pour laquelle certaines femmes sont victimes de viols deux, trois voire même quatre fois dans leur vie. N’y voir en tout cas aucun masochisme !

Les mythes circulent aussi autour du déroulement de l’agression : le viol, imagine-t-on souvent, se passe la nuit et l’agresseur est un inconnu. Cette idée contribue à alimenter les angoisses, voire les phobies de très nombreuses femmes, quant elles sortent seules le soir par exemple. Pourtant (mais est-ce réellement rassurant ?), les agressions sexuelles se produisent à toute heure du jour et de la nuit. Un peu plus de la moitié de celle-ci ont lieu au domicile de la victime ou à celui de l’agresseur. Près de 50% des violeurs sont connus de leurs victimes. Quand il s’agit d’adolescents, la proportion dépasse les 50% ; elle va jusqu’à 95% pour les jeunes enfants. A méditer…

Ce n’est ici qu’un bref aperçu, bien d’autres stéréotypes encore circulent. Notons surtout que les personnes agressées sont les premières victimes de ces perceptions sociales du viol. Ces dernières tendent en effet globalement à rejeter la faute sur les victimes. Remettre chacun à sa place : le violeur est coupable, la personne violée, une victime, telle est et telle a été notamment dans les années 1970, l’un des enjeux essentiels des luttes féministes contre les violences sexuelles.

Les conséquences du viol : une indescriptible réalité

Fort de ces observations sur l’imaginaire collectif, il n’y a plus lieu de s’étonner du fait que la honte et la culpabilité envahissent toutes les victimes. L’image de « celles par qui le mal arrive » leur est envoyé comme une deuxième agression. Mais le sentiment de honte ne vient pas seulement de l’impression d’avoir été sali-e aux yeux des autres : c’est aussi la honte d’avoir été piégé-e, de n’avoir pas pu se défendre et d’avoir été humilié-e, traité-e comme une chose, au mépris de sa volonté. Culpabilité et honte conduisent à une dévalorisation de soi, véritable handicap tant relationnel que professionnel. De nombreuses femmes éprouvent des difficultés dans leurs relations humaines, en particulier avec les hommes et tendent à s’isoler du monde extérieur.

Les traumatismes dus au viol sont considérables. Une attitude dépressive voire suicidaire est très fréquente. Les agressions subies se manifestent presque toujours à travers le corps. Les troubles de la sexualité sont presque le lot commun des victimes de viols : ils se traduisent soit par un refus de toute relation sexuelle, lié parfois à une frigidité, soit par un vagabondage sexuel détaché de tout lien affectif. Les victimes présentent aussi souvent les différentes formes de psychosomatisation : migraines, lombalgies, nausées, disparition des règles, insomnies, cauchemars, anorexie, boulimie… Les troubles affectifs sont très fréquents. De nombreuses femmes vivent dans la terreur d’être touchées, dans la haine et la peur des hommes. Les femmes parlent aussi de leur peur de mourir, leur peur d’être poursuivies, leur peur d’être poursuivies par leur-s agresseur-s. Ces peurs se développent en phobies diverses. Derrière tous ces symptômes, l’histoire du viol est plus ou moins facile à décoder. Les cauchemars, les phobies font parfois penser à une agression, mais des nausées à répétition font rarement soupçonné un viol par fellation ou des crises d’asthme, un viol avec strangulation… Si une femme violée, c’est n’importe qui avant, ce n’est plus n’importe qui après. Le viol détruit l’être humain-e. Les femmes doivent donc se reconstruire, réapprendre à vivre.

De nombreuses femmes et quelques hommes, tant le silence qui entoure le viol est encore prégnant, sont enfermé-es dans le mutisme. Elles ou ils éprouvent des difficultés à parler tant l’entourage et les intervenants, imprégnés des tabous et des idées reçues qui entourent le viol, sont incapables ou ont du mal à entendre leur douleur. Ces victimes vivent encore seul-es avec leur traumatisme pendant plusieurs mois, voire des années. Eva Thomas, dans « Le viol du silence », a très bien écrit l’indescriptible douleur vécues dans la solitude par des milliers de victimes.

Les mouvements féministes des années 1970 ont dénoncé avec force le viol. Ils ont largement contribué, en mettant sur la scène publique cet acte qui restait la plupart du temps dans la sphère privée, à briser le silence dans lequel des milliers de femmes étaient enfermées. L’organisation à la Mutualité des dix heures contre le viol en juin 1976, le procès d’Aix-en-Provence de 1978, largement médiatisée, dans lequel Gisèle Halimi était l’avocate de deux femmes violées, ou encore le film de Yannick Bellon, « L’Amour violé », sont autant d’actions qui ont permis aux femmes de sortir du mutisme, de la culpabilité et de la honte : des oreilles se sont tendues, et notamment celles des législateurs.

La loi et son application

Que dit la loi ?

A la fin des années 1970, les féministes ont donc mis l’accent sur les violences faites aux femmes. Elles souhaitaient notamment que soit mis fin à la législation en vigueur en matière de viol, législation pour le moins obsolète puisqu’elle datait de 1832. Dans cette loi, le viol était considéré comme un crime mais les juges ne pouvaient s’appuyer sur aucune définition ; la loi de 1832 stipulait que quiconque aura commis le crime de viol sera puni de réclusion criminelle de 10 à 20 ans ». Ainsi, était laissé aux juges le soin d’apprécier s’il s’agissait ou non d’un viol. Dans la pratique, la conséquence était claire, la plupart des viols étaient « déqualifiés », juger en tant que délit. Un chiffre illustrera la non prise en compte des violences par les tribunaux : en 1975, pour 1589 plaintes, il y eut 323 condamnations.

Le combat féministe contre la loi de 1832 semble avoir porté ses fruits. De nombreuses propositions de loi sont déposées à la fin de la décennie 1970 par les parlementaires de gauche et de droite. Après de long débat, une nouvelle loi est votée en décembre 1980. Cette législation est toujours en vigueur à l’heure actuelle. Que dit-elle ?

L’article 222.23 du Nouveau Code Pénal stipule : « Tout acte de pénétration, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise, est un viol ». Comme le viol est un crime, il est jugé aux Assises. Il est passible de 15 ans de réclusion criminelle, et de 20 ans en cas de circonstances aggravantes (sur mineur-es de moins de 15 ans, sur une personne vulnérable, en cas de viol collectif, d’usage d’une arme…). Les viols conjugaux et homosexuels sont désormais des crimes. La sodomie, la fellation, l’introduction anale ou vaginale d’objets, grâce à diverses mises au point jurisprudentielles, sont juridiquement des viols. En revanche, toutes les autres agressions sexuelles, c’est-à-dire celles sans pénétration, sont des délits, jugés au tribunal correctionnel et passibles de 5 ans de prison et de 500000 francs d’amendes. Dans quelle mesure la définition du viol basée sur la pénétration sexuelle, est pertinente ? N’en dit-elle pas long sur notre conception de la sexualité ? Surtout, l’expérience du C.F.C.V. montre que les conséquences d’une agression sexuelle peuvent être aussi dramatiques que celles d’un viol.
Plus récemment, le projet de loi Guigou, déposé au début de l’année scolaire (1998) entend compléter la loi de 1980 et préciser le cadre législatif concernant les mineur-es. Affaire de contexte évidemment (Cf. Affaires de la pédophilie). Dans les années 1970, alors que le projet de loi concernait aussi les enfants, les répercussions médiatiques, le contenu des débats parlementaires avaient trait aux femmes adultes. Aujourd’hui, l’affaire Dutrou et les récentes découvertes en France de réseaux de cassettes vidéo-pornographiques mettant en scène des enfants invite à protéger avant tout les mineur-es. Le gouvernement répond par ce nouveau projet aux préoccupations sociales du moment, aux attentes d’une opinion modelée par les médias.

Le projet « Guigou » prévoit diverses dispositions nouvelles pour assurer la protection spécifique des mineur-es : l’audition ou la confrontation du/ de la mineur-e pourra être enregistrée de façon à éviter la multiplication des dépositions traumatisantes, le délai de prescription des agressions sexuelles sur mineur-es va être allongé, l’enfant pourra être assisté d’un éducateur pour le soutenir moralement dans toute ses démarches, le remboursement pour les seul-es mineur-es des frais consécutifs aux agressions sexuelles par la sécurité sociale… La majorité de ces ajouts législatifs sont évidemment bienvenus.

Néanmoins, on peut s’interroger sur la différence entre les adultes et les enfants, au point de vue législatif mais surtout dans la dimension symbolique et médiatique qu’elle suppose. Cette différence ne tend-elle pas à hiérarchiser la gravité des crimes commis ? L’on invoque aujourd’hui sans arrêt la « pureté » et l’« innocence » des enfants. Qu’en est-il des femmes adultes ? Les viols envers les adultes ne sont-ils pas du coup relégués, banalisés, renvoyés à la suspicion (« elle l’a peut-être provoqué, elle aurait pu se défendre… ») ?

Par ailleurs, peut-on affirmer, sans risquer de se tromper, qu’un viol sur un enfant aura des conséquences plus graves qu’un viol sur un-e adulte ? La façon de vivre après de tels traumatismes dépend d’un grand nombre de facteurs. Les circonstances de la reconstruction, l’entourage, les rencontres, jouent un rôle essentiel. Plus encore séparer les enfants des adultes, n’est-ce pas nier la dimension des rapports sociaux de sexe dans le viol ?

De la plainte à la condamnation

Même si la loi reste imparfaite, le terrain de combat au niveau de la justice le plus important est celui de la procédure pénale et de son aboutissement.

Nous savons qu’une majorité de femmes n’arrivent pas à porter plainte. La lourdeur de la procédure, la crainte de ne pas être crue dissuadent un certain nombre de victimes d’entamer une procédure judiciaire. Néanmoins, le nombre de déposition est en constante et significative augmentation. Est-ce parce que les femmes portent plus facilement plaintes ou parce que les viols sont plus fréquents ? Il est impossible de le savoir. L’appréhension de la victime face à la déposition semble rester majoritaire : raconter dans un froid bureau, devant un inconnu, les détails crus du viol que vous avez subi est pour le moins difficile. Même si les policiers reçoivent maintenant une formation pour mieux accueillir les victimes de violences sexuelles et que des progrès notables ont été enregistrés dans ce domaine, des réflexions plus que déplacées sont encore entendues dans certains commissariats, tandis que des policiers refusent encore de prendre certaines dépositions.

Que se passe-t-il lorsqu’une victime a réussi à porter plainte ? Un long parcours du combattant démarre. Ce parcours dépend en grande partie du juge d’instruction et du tribunal sur lesquels elle va tomber. Un juge d’instruction compréhensif va réduire au minimum les actes de procédure, un juge suspicieux va au contraire les multiplier : plusieurs confrontations, auditions multiples… Ceci tend à mettre en doute la parole de la victime. Bien sûr, le rôle du juge d’instruction est de douter et de trouver des éléments de preuve. Dans le cas des agressions sexuelles, les éléments de preuve font le plus souvent défaut. De ce fait, la procédure tourne souvent en enquête de moralité, plus ou moins déguisée, qui touche le violeur mais aussi la victime. Très souvent, victimes et coupables sont soumis à une expertise psychiatrique : dans bien des cas, l’avis de l’expert psychiatre quant à l’issue du procès. Or, laisser à un psychiatre le soin de trancher dans de telles affaires est grave.

Quant à l’issue des procès, savez-vous que le viol est le crime le plus impuni ? A l’heure actuelle, les biens étant mieux protégés que les personnes, « il vaut mieux violer une femme que de braquer une banque ! ». Les déqualifications de crimes en délit sont très nombreuses. Elles sont même parfois conseillées par certaines associations, avec pour prétexte, le fait que les jurés en Correctionnelle sont plus sévères que ceux des Assises. Or, le viol est un crime et il doit être jugé comme tel : ce n’est pas parce que la justice fonctionne mal qu’il faut se résigner et revoir nos légitimes revendications à la baisse.

Quelle prévention ?

La justice n’entre en jeu que quand le mal est fait. Se tourner vers la justice est important mais l’objectif principal est évidemment de couper l’herbe à la racine, de prévenir ces actes de violences.

Briser le silence, changer les mentalités

Briser le silence, tel a été l’objectif premier des manifestations multiples des féministes dans les années 1970. Mettre des mots sur ces actes de violences sexuelles est l’étape nécessaire à la reconstruction des victimes. Pour que les victimes sortent du mutisme, l’Etat et les associations concernées doivent contribuer à faire émerger ces paroles. L’Etat a déjà, mais de façon très insuffisante compte tenu de la gravité et de l’ampleur du problème, lancer des campagnes de sensibilisation : les circulaires dans les écoles, les dépliants ou encore la mise en place de formations spécifiques pour les intervenants ont des répercussions positives. L’Etat devrait multiplier ce type d’initiatives d’autant qu’il ne faut pas oublier que les viols coûtent très chers à la collectivité : citons par exemple, la prise en charge des violeurs dans les prisons, les répercussions sur la sécurité sociale des somatisations, des consultations en psychologie, des arrêts maladie consécutifs aux agressions sexuelles… Les associations militant contre les violences sexuelles jouent un rôle important d’information auprès du large public et d’écoute à un niveau plus individuel. Intervenir dans des classes, par exemple, constitue une étape pour briser le tabou, pour casser les stéréotypes. Plus surprenant peut apparaître l’effet d’une émission comme celle de Mireille Dumas, « Bas les masques ». Suite à un spécial « viols » en 1995, des milliers d’appels ont été reçus au C.F.C.V. de femmes qui ont, grâce à l’émission, oser rompre le silence.

Ces actions de terrain doivent être complétées par la remise en cause de certains discours qui ont imprégné les mentalités. Je pense notamment à Freud et une certaine psychanalyse. Cette dernière me semble dangereuse à deux niveaux. D’abord elle véhicule des conceptions de la sexualité et des rapports de sexe propices à entériner, par voie de conséquence, des stéréotypes sur le viol : les hommes auraient une sexualité considérée comme active, et les femmes comme passive. L’homme serait donc « par nature » dominateur ». Le viol serait-il dans l’ordre des choses ? Le complexe d’OEdipe est aussi lourd de conséquences : il représente un mirroir souvent déformant dans les cas de viols incestueux avec le père. L’hypothèse de l’existence de structures mentales masochistes chez certains sujets engendre, elle aussi, des explications sur des viols pour le moins hasardeuses. De plus, lorsque les victimes tentent de se faire aider par un psychologue suite à un viol, elles peuvent s’entendre dire des propos très culpabilisants. Prenons un exemple : une jeune fille qui a été violée par son père a consulté un psy qui lui a dit : « Il faut que vous compreniez pourquoi vous fantasmez d’avoir été violée par votre père ». Diffuser un autre discours, qui puisse permettre notamment aux victimes de sortir de la culpabilité, s’avère nécessaire. Les chercheurs en sciences sociales ont un rôle important à jouer dans la remise en cause des préjugés sur le viol.
Enfin, apprendre aux femmes qu’elles n’ont aucune prédestination à la passivité, qu’elles ont le droit et la capacité de se défendre permettrait probablement d’éviter un certain nombre de viols. L’intériorisation de la domination est l’un des pendants essentiels du problème du viol, contre lequel nous devons aussi lutter.
En somme, il s’agit de développer une éducation non sexiste. L’école est bien sûr le vecteur privilégié de diffusion d’une nouvelle éducation, respectueuse des êtres humain-es, des droits de chacun-e. Il faut que les hommes apprennent dès le plus jeune âge à respecter les femmes, à les considérer comme des égales et non comme des êtres passifs que l’on doit dominer. Lutter contre le sexisme sous toutes ses formes participe de la lutte contre le viol.

Les violeurs

Appréhender la question de la prévention revient aussi à se demander pourquoi les hommes violent. La réponse à cette question, si toutefois il en existait une, permettrait de cibler au mieux toute action globale de prévention. Prévenir la récidive à la sortie de prison est aussi l’un des aspects à méditer. Le projet de loi « Guigou », en voulant instaurer un suivi socio-judiciaire, tente évidemment d’apporter une réponse. La réaction des psychiatres lorsque Jacques Toubon a voulu instaurer une peine obligatoire de suivi psychologique pour les violeurs fut, à mon sens, éloquente. Ils ont compris que la responsabilité, en cas d’échec de la thérapie, leur incomberait : en se prononçant fermement contre cette obligation de soin, n’ont-ils pas avouer leur incompétence en la matière ? Mais, je préfère ne pas aller au delà… Sur ces vastes questions, je laisse la place au débat…

Il me semble toutefois que l’Etat pourrait prendre en charge la mise en place d’une équipe pluridisciplinaire, formée de sociologues, criminologues, ethnologues, psychologues, membres d’associations militant contre les violences, féministes… chargée d’effectuer des recherches dans ce domaine. Cette mise en œuvre ne peut avoir de sens, à mon avis de féministe, que si les rapports sociaux de sexe sont largement pris en compte. La France est particulièrement en retard au niveau de la recherche dans ce domaine.

Conclusion :

Le viol n’est pas une fatalité. Il est le produit d’une société, d’une histoire. Le viol fait partie intégrante du combat féministe. Le viol est un acte de domination, d’un sexe sur l’autre, d’un adulte sur un enfant. Cet acte totalement destructeur qui touche des milliers de femmes chaque année exige une prise en charge à la hauteur. Nous en sommes très loin ; c’est pourquoi nous nous devons de dénoncer très largement ce crime et d’alerter les pouvoirs publics et la société toute entière pour qu’une réelle politique de prévention, prenant en compte la dimension sexiste des agressions sexuelles, puisse être largement développée.

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