Image default
Condition Féminine

Criminologie : heures et mal heures au XXI siècle en France

Pr L-M Villerbu, émérite, psychologie et psycho-criminologie
Pt de la Conférence Nationale de Criminologie sur la faisabilité d’un enseignement universitaire de Criminologie en France.

Tu te demandes peut-être pourquoi la criminologie a longtemps suscité autant de méfiance en France, et ce qu’elle change concrètement pour comprendre le crime, la violence et la victimisation. Ce texte prend position sur un point essentiel : la criminologie n’est pas seulement une affaire de droit, ni seulement de psychiatrie, ni seulement de sociologie. Si tu cherches à comprendre comment cette discipline s’est construite, pourquoi elle a été contestée, et surtout comment elle s’oriente aujourd’hui vers une lecture plus fine des situations de violence, tu es au bon endroit.

L’essentiel a retenir : la criminologie s’est construite par étapes, à la croisée du droit, de la médecine, de la psychologie et de la sociologie.

  • La criminologie contemporaine s’intéresse au vivre-ensemble et à ses empêchements.
  • Le passage du “criminel” à la relation victimant/victimé change la lecture des situations.
  • Le risque et la dangerosité ne sont pas la même chose.
  • La victime doit être pensée comme un sujet singulier, pas seulement comme un statut juridique.
  • Les dispositifs d’expertise doivent être adaptés aux processus psychotraumatiques.
  • Les pratiques de soi, les contextes et les interactions comptent autant que les faits bruts.

Pourquoi la criminologie a longtemps dérangé

Si tu es dans une situation où tu essaies de comprendre pourquoi la criminologie a été si contestée, il faut partir d’un constat simple : cette discipline touche à des zones sensibles. Elle oblige à parler de violence, de responsabilité, de souffrance, de danger, de contrôle social, mais aussi de ce que la société préfère parfois ne pas voir. Dans les faits, dès qu’une discipline prétend analyser sérieusement les faits criminels et leurs effets, elle dérange des équilibres institutionnels, idéologiques et parfois même corporatistes.

Ce texte montre bien que les oppositions à la criminologie ne viennent pas seulement d’un désaccord scientifique. Elles tiennent aussi à des cultures disciplinaires jalouses de leur territoire. Concrètement, cela veut dire que le droit, la psychiatrie, la sociologie ou la psychologie ont parfois voulu garder la main sur une partie du problème, sans accepter une lecture vraiment transversale. Or, sur le terrain, les situations de violence ne rentrent presque jamais dans une seule case.

Ce que cela change pour toi, si tu t’intéresses à la criminologie, c’est qu’il faut accepter une approche plus large : une approche qui ne réduit pas la personne à son acte, ni la victime à son dossier, ni le contexte à une simple statistique.

Un cadrage historique en prise sur quatre épistémès

Pour comprendre la logique du texte, il faut voir qu’il distingue quatre grands moments de l’histoire criminologique. Ce n’est pas un simple découpage académique : c’est une manière de montrer comment les façons de penser le crime ont évolué, et pourquoi certaines idées paraissent aujourd’hui dépassées alors qu’elles ont longtemps structuré les pratiques.

1. L’anthropologie criminelle

Dans cette première phase, on cherche des traces supposées “objectives” du criminel : hérédité, morphologie, phrénologie, cranioscopie, dégénérescence, climat, région, signes biologiques. L’idée dominante est qu’on pourrait repérer dans le corps ou dans l’hérédité des indices de dangerosité ou de prédestination.

En pratique, cette logique a produit des typologies et des classements. Elle a aussi nourri une illusion dangereuse : croire qu’on peut expliquer un acte criminel en lisant un individu comme un objet stable. Le problème, c’est que cette approche a vite montré ses excès. Elle a souvent confondu observation, stigmatisation et prédiction.

Dans ton cas, si tu cherches une lecture sérieuse de la criminologie, il faut retenir ceci : cette période a compté historiquement, mais elle ne suffit plus du tout pour comprendre la complexité des conduites humaines.

2. La criminologie moderne

La deuxième phase introduit une vision plus souple. On ne parle plus seulement d’hérédité ou de stigmates corporels, mais d’adaptation, de plasticité, d’interaction entre le biologique et le social. C’est là qu’apparaissent des références comme Lacassagne ou Tarde, avec une attention plus nette aux milieux, à l’imitation, aux influences et aux contextes de vie.

Concrètement, cette étape fait entrer la psychologie et l’aliénisme dans la réflexion criminologique. On commence à comprendre qu’un comportement ne se réduit pas à une essence criminelle. Il s’inscrit dans des trajectoires, des environnements, des apprentissages et des fragilités.

Dans la pratique, cette évolution est importante parce qu’elle ouvre la porte à des réponses plus humaines : soin, prévention, accompagnement, éducation, plutôt que simple étiquetage.

3. La criminologie post-moderne

Ici, le texte insiste sur un tournant sociologique. Le crime n’est plus seulement vu comme une faute individuelle : il devient un fait social. Durkheim est cité comme moment décisif, car il aide à faire émerger une criminologie qui observe les réactions de la société face aux infractions.

Ce changement a une conséquence majeure : on commence à penser les comportements comme appris, situés, inventoriables. Cela a permis de développer les sciences criminelles, la sociologie criminelle, les approches quantitatives, les analyses de déviance. Mais le texte pointe aussi une limite : à force de compter, on peut oublier les traces subjectives, les vécus, les expériences singulières.

Dans les faits, c’est précisément ce manque que certaines approches comme l’école de Chicago vont chercher à corriger, en réintroduisant le contexte social, les normes de groupe, les dynamiques de quartier, les parcours de vie, les formes d’adaptation.

4. La criminologie contemporaine

La quatrième phase est celle qui intéresse le plus le texte. Elle ne se contente plus d’étudier le crime comme phénomène abstrait. Elle s’intéresse au vivre ensemble et à tout ce qui l’empêche : violences, atteintes, traumatismes, désorganisations relationnelles, effets institutionnels, parcours de vulnérabilité.

Ce que cela implique, concrètement, c’est un déplacement majeur : on ne parle plus uniquement du “criminel”, mais aussi des victimes, des auteurs, des probationnaires, des professionnels de justice, de police, de soin, et des dispositifs qui organisent la réponse sociale. La criminologie devient alors une discipline de l’interaction, du lien, de la rupture et de la réparation.

Ce que la criminologie contemporaine change vraiment

Si tu rencontres ce problème de lecture trop simplificatrice des violences, la criminologie contemporaine apporte une réponse plus robuste. Elle fait passer l’attention du statut à la relation, du symptôme à l’histoire, du classement à la compréhension des processus.

Le texte insiste sur une idée clé : la dangerosité n’est pas la même chose que le risque. La dangerosité renvoie à une représentation souvent figée d’un individu supposé menaçant. Le risque, lui, ouvre une logique d’évaluation, de prévention et d’action. En pratique, cette différence est essentielle, parce qu’elle évite de confondre anticipation et condamnation.

Autre point fort : la criminologie contemporaine considère que la même personne peut occuper plusieurs positions au cours de sa vie, voire dans une même trajectoire. On peut être victime, puis auteur, puis à nouveau victime, selon les contextes, les liens, les ruptures et les réponses sociales. C’est une lecture beaucoup plus réaliste que les oppositions rigides entre “bons” et “mauvais”.

Pourquoi la relation victimant/victimé est centrale

Le texte introduit une notion particulièrement utile : le rapport victimant/victimé. Concrètement, cela veut dire qu’il ne suffit plus de demander “qui a fait quoi ?”. Il faut aussi comprendre comment une relation s’est construite, comment elle a produit de la contrainte, de la souffrance, de la sidération, ou parfois des passages à l’acte en retour.

Dans la pratique, cette approche est très importante en violence conjugale, en maltraitance, en harcèlement, en emprise, en violences de groupe ou en traumatismes complexes. Elle permet de mieux comprendre pourquoi une personne peut rester, se taire, revenir, minimiser ou au contraire exploser après coup.

Ce que cela change pour toi, si tu es concerné par une situation de violence, c’est qu’on ne t’enferme pas dans une identité figée. On cherche à comprendre le processus, pas seulement l’événement.

Victimologie : pourquoi l’expertise doit être différente

Le texte défend une idée forte : on ne traite pas un dommage psychique comme on traiterait une névrose ordinaire. C’est une distinction très importante en psycho-trauma. Si tu es dans une situation où une personne a subi une agression, un abus, une violence ou une menace grave, il faut des cadres d’évaluation et d’accompagnement spécifiques.

En pratique, cela signifie plusieurs choses :

  • ne pas forcer la parole trop vite ;
  • ne pas interpréter trop tôt ;
  • ne pas banaliser les réactions de sidération, d’évitement ou de dissociation ;
  • adapter le cadre d’entretien à la vulnérabilité de la personne ;
  • tenir compte du contexte de l’agression et de ses effets dans le temps.

Les professionnels observent généralement que les victimes ne racontent pas tout immédiatement, et ce n’est pas un signe d’incohérence. C’est souvent le signe qu’il faut un cadre plus sécurisant, plus progressif et plus précis. Dans la plupart des cas, l’enjeu n’est pas de “faire parler”, mais de permettre une élaboration sans réactivation brutale du trauma.

Erreur fréquente : vouloir tout expliquer par la structure psychique

Une erreur fréquente consiste à chercher d’abord ce qui, chez la personne, l’aurait “prédisposée” à subir. Le texte critique clairement cette tendance. Dans les faits, cette approche peut produire de la culpabilisation secondaire et masquer le scénario de violence lui-même.

Il est recommandé de partir du processus vécu, du retentissement, des conditions d’exposition et des effets sur la personne. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut affiner l’analyse clinique ou expertale. Autrement dit : on ne part pas d’une hypothèse abstraite pour forcer le réel à rentrer dedans.

Le continuum agi / subi : une lecture plus juste des comportements

Une des idées les plus utiles du texte est le continuum agi/subi/agi/subi. Concrètement, cela veut dire que les trajectoires humaines ne sont pas linéaires. Un même sujet peut agir, subir, réagir, se défendre, reproduire, résister ou se retirer selon les moments.

Sur le terrain, cette lecture est précieuse pour comprendre :

  • les passages à l’acte en réponse à une violence antérieure ;
  • les mécanismes d’emprise ;
  • les conduites de répétition traumatique ;
  • les phénomènes de désistance ou de sortie de la délinquance ;
  • les réactions de survie qui peuvent sembler paradoxales vues de l’extérieur.

Ce que cela implique, c’est qu’on doit cesser de penser en blocs. Une personne n’est pas “un auteur” ou “une victime” une fois pour toutes. Elle peut être prise dans des positions successives, parfois contradictoires, qui demandent une lecture fine et non moralisante.

Des outils et dispositifs plus adaptés aux situations complexes

Le texte évoque plusieurs outils ou pistes de travail : bioscopie, génogramme projectif, analyse criminelle séquentielle existentielle, distinctions entre temps détective et temps subjectifs, analyse proximale des agirs infractionnels, étude des fantaisies infractionnelles, schéma sociométrique infractionnel, et analyse des dynamiques groupales.

Tu n’as pas besoin de maîtriser chaque terme pour comprendre l’enjeu. L’idée centrale est simple : on a besoin de méthodes capables de saisir les processus, les séquences, les contextes, les seuils, les déclencheurs et les résistances. En pratique, cela veut dire qu’une expertise sérieuse doit pouvoir répondre à des questions comme :

  • qu’est-ce qui a déclenché la situation ?
  • qu’est-ce qui l’a entretenue ?
  • qu’est-ce qui a freiné ou aggravé les faits ?
  • quels effets ont eu les institutions, la famille, le groupe, le cadre de soin ?
  • quels sont les points de bascule possibles ?

Dans la majorité des cas, c’est cette lecture dynamique qui permet de construire des réponses utiles, que ce soit pour la protection, le soin, l’évaluation du risque ou l’accompagnement judiciaire.

Les erreurs fréquentes à éviter

Si tu veux retenir l’essentiel de façon pratique, voici les pièges les plus courants que le texte permet d’identifier.

  • Confondre dangerosité et risque : la première fige, le second s’évalue et se travaille.
  • Réduire la personne à son acte : cela empêche de comprendre la trajectoire et les leviers de changement.
  • Psychologiser trop vite : on passe alors à côté des effets du contexte, du groupe et des institutions.
  • Juridiciser à l’excès : le droit est indispensable, mais il ne dit pas tout du vécu ni du trauma.
  • Oublier la singularité de la victime : deux personnes exposées au même fait ne réagiront pas pareil.
  • Confondre parole et vérité totale : la parole est précieuse, mais elle doit être entendue dans son cadre, son rythme et ses limites.

Dans la pratique, éviter ces erreurs améliore à la fois la qualité de l’expertise, la pertinence des soins et la justesse des décisions. C’est aussi ce qui rend une approche criminologique crédible.

Ce que cette lecture change pour les professionnels et pour toi

Pour les professionnels, cette approche oblige à sortir des silos. Elle demande de croiser le droit, la clinique, la psychologie, la sociologie et l’observation du terrain. Pour toi, lecteur ou lectrice, elle offre surtout une chose précieuse : une compréhension moins simpliste et plus juste des situations de violence.

Concrètement, si tu es confronté à une situation de victimisation, de conflit grave, de passage à l’acte ou d’expertise, il faut chercher une lecture qui respecte trois exigences : la précision, la nuance et la protection. C’est souvent là que se joue la différence entre une réponse purement administrative et une vraie prise en compte humaine.

Si tu hésites encore sur l’intérêt de la criminologie contemporaine, retiens ceci : elle ne sert pas seulement à nommer les faits. Elle sert à mieux comprendre les mécanismes, à mieux orienter les réponses, et à éviter les erreurs d’interprétation qui coûtent cher aux personnes comme aux institutions.

FAQ

Pourquoi la criminologie a-t-elle longtemps suscité autant de méfiance en France ?

Elle a longtemps suscité de la méfiance parce qu’elle touche à des enjeux sensibles de pouvoir, de responsabilité et de contrôle social. Le texte montre aussi que des cultures disciplinaires ont défendu leurs territoires au lieu d’accepter une approche transversale. En pratique, la criminologie dérange dès qu’elle oblige à croiser droit, clinique et sciences sociales.

Quelle est la différence entre dangerosité et risque ?

La dangerosité renvoie à une représentation plus figée d’un sujet supposé menaçant. Le risque, lui, s’évalue dans une situation donnée et peut être travaillé. Cette distinction est essentielle pour éviter de confondre prévention et stigmatisation.

Pourquoi la victime ne doit-elle pas être réduite à son statut juridique ?

Parce qu’une victime est d’abord une personne singulière avec une histoire, des effets psychiques et des ressources propres. Le texte insiste sur la nécessité d’adapter l’écoute et les dispositifs à la réalité du traumatisme. Dans la pratique, cela évite les réponses trop standardisées et souvent inadaptées.

Que signifie le rapport victimant/victimé ?

Il désigne la relation de violence ou de contrainte entre celui qui fait subir et celui qui subit. L’intérêt de cette notion est qu’elle permet de penser les positions comme dynamiques et parfois réversibles au cours d’une trajectoire. Elle aide donc à mieux comprendre les situations d’emprise, de répétition et de trauma.

Pourquoi faut-il distinguer la criminologie du droit pénal ?

Le droit pénal dit ce qui est interdit et organise la sanction. La criminologie cherche à comprendre les processus, les contextes, les effets et les trajectoires liés aux faits criminels. Les deux sont complémentaires, mais ils ne répondent pas à la même question.

Quels sont les principaux apports de la criminologie contemporaine ?

Elle permet de mieux comprendre le vivre ensemble et ses empêchements, de penser la relation victime-auteur, et d’adapter les réponses aux situations réelles. Elle met aussi l’accent sur les processus psychotraumatiques, les dynamiques de groupe et les contextes de vie. Dans les faits, cela améliore l’évaluation et l’accompagnement.

Pourquoi parle-t-on d’agressologie et de victimologie ?

Parce que la criminologie contemporaine distingue mieux les dynamiques d’agression et les effets de victimisation. Cette double lecture aide à comprendre à la fois les actes, les contextes et les conséquences. Elle est particulièrement utile dans les violences conjugales, les maltraitances et les traumatismes complexes.

À quoi servent les dispositifs d’observation et les protocoles évoqués dans le texte ?

Ils servent à mieux analyser les agirs infractionnels individuels ou groupaux, leurs déclencheurs et leurs effets. Le texte suggère qu’une expertise sérieuse doit être capable de repérer les séquences, les seuils et les résistances au changement. En pratique, cela aide à construire des réponses plus adaptées et plus protectrices.


D'autres articles

Etes-vous victime d’un traumatisme psychologique ?

administrateur

Inavem

administrateur

Consultations de soins spécialisés en psychotraumatologie : annuaire des centres et structures d’accompagnement

administrateur

Comment choisir son e-liquide : le guide ultime

administrateur

Douze idées reçues et clichés sur le libertinage

administrateur

Représentations amoureuses et violences conjugales

administrateur

Sciences et différences des sexes

administrateur

le centre national d’information sur le droit des femmes et des familles

administrateur

Féminisme et histoire de l’art

administrateur