J’ai toujours cru, non sans fierté, être une grande professionnelle du lâcher prise… Quitter un job et booker un billet d’avion quand la vie murmure à mes oreilles des envies d’ailleurs n’a jamais été un problème, guider soixante-dix inconnus dans une pratique de yoga improvisée, me lancer à corps perdu dans une nouvelle relation ou encore affronter la peur de l’inconnu non plus. En revanche, lorsqu’il s’agit d’accueillir un changement difficile à encaisser, que mon chemin prend un tournant que je n’avais vraiment pas anticipé et que ce dernier ne me convient évidemment pas, en tout cas au premier abord, je lutte éperdument.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir compris que la vie a cela de majestueux qu’elle se produit toujours là où on ne l’attendait pas, que l’amour se cache partout sous les herbes séchées, mais il demeure tout de même un fossé immense entre admettre une chose, en faire profondément l’expérience et enfin lui reconnaître toutes ses vertus.
Quand on m’a diagnostiquée une hernie discale il y a un peu plus d’un an, la professeure de yoga que j’étais a trouvé cela très ironique, mais surtout profondément injuste. Je me suis demandé non sans peine en quel lieu le destin voulait m’emmener, me faisant tragiquement renoncer à ma plus grande passion — tout du moins à son aspect physique, les postures de yoga — et me causant chaque jour de terribles souffrances.
Après plusieurs mois d’agonie, j’ai commencé à reconnaître que, aussi étrange que cela puisse paraître, souffrir est parfois ce que l’âme souhaite le plus intensément pour faire l’expérience infiniment véritable de sa dimension, s’ouvrir à la créativité, changer de cap, découvrir de nouvelles perspectives. Embrasser, sublimer ma douleur fut donc la première marche vers l’acceptation du sort qui m’incombait.
L’essentiel a retenir : Ce texte raconte un chemin de guérison physique et intérieure après une hernie discale, avec une leçon centrale : l’acceptation ne vient pas d’un coup, elle se construit dans l’épreuve.
- Le vrai lâcher-prise se teste surtout quand la vie impose un changement non désiré.
- La douleur peut devenir un point de bascule, pas seulement une fin.
- L’aide des autres change la manière de traverser une épreuve.
- Le lien au corps, à la nature et à l’enracinement devient essentiel pour guérir.
- Accepter ses limites permet aussi de mieux se connaître.
- La gratitude et l’amour de soi transforment la façon de repartir.
Quand le corps t’oblige à ralentir
Quand je me suis ensuite retrouvée en France au mois de décembre dernier pour une simple infiltration destinée à soulager mes douleurs et que le chirurgien m’a dit : « Cela ne sera d’aucun effet, je pense qu’il serait plus juste de vous opérer… maintenant. », j’ai oscillé entre la sensation d’être prise au piège, mais aussi sur le point d’être enfin libérée du carcan dans lequel j’étais depuis déjà trop longtemps.
Au lieu des deux semaines que j’avais prévues de passer en France, je suis donc restée deux mois, laissant tout à coup ma vie à Bali entre parenthèses : ma meilleure amie, mes animaux, mon amoureux, mes projets professionnels, le surf… Dans les faits, ce type de bascule est souvent brutal parce qu’il ne laisse aucune place à la négociation.
L’opération impliquait bien évidemment un certain nombre de choses totalement contraires à mon quotidien jusqu’à présent : plus aucune liberté de mouvement et repos total, interdiction de s’asseoir pendant deux semaines, assistance pour toutes les tâches de la vie quotidienne et rééducation dès la première semaine. Concrètement, il fallait marcher deux fois par jour trente minutes, sur terrain plat, lentement, en étant attentive aux mouvements et au temps qui défile.
Je suis donc passée d’une routine insulaire et tropicale filant à toute allure à une vie presque figée, au ralenti, où les journées duraient une éternité. J’étais en contemplation totale de ma souffrance intérieure et extérieure, mais aussi, heureusement, des énergies de guérison qui m’entouraient.
Ce que l’épreuve change dans ta manière de voir les choses
J’ai bien sûr, dans un premier temps, totalement subi ce retournement de situation, pour finalement entrevoir petit à petit tout ce qu’il avait de positif, même si ce mot était pour le moins sorti de mon vocabulaire à l’époque.
Je me suis souvenue d’un guérisseur rencontré l’année dernière à Ubud. Celui-ci m’avait dit que le « guide spirituel » que j’étais en train de devenir se devait à tout prix de réparer toute communication avec ses parents, et plus particulièrement la mère, car il était impossible de montrer aux âmes égarées un chemin que l’on n’avait pas soi-même emprunté.
Avant et après mon opération, j’ai passé de nombreuses heures aux côtés de celle avec qui j’ai d’ordinaire peu d’échanges, partageant dans l’écoute et le respect l’histoire de nos vies respectives, malgré des points de vue parfois totalement opposés et un effet miroir très puissant. La quitter par la suite fut par conséquent réellement douloureux.
Ce que cela implique, dans la pratique, c’est qu’une épreuve physique peut aussi rouvrir des portes relationnelles que tu avais laissées fermées depuis longtemps. On ne guérit pas seulement un dos, une articulation ou une blessure : on réorganise parfois tout un rapport à soi, aux autres et à l’histoire familiale.
Le rôle de la nature, de l’enracinement et du silence
Passant mes journées entre mon lit et la nature, au cœur de laquelle je marchais de longues heures toutes les semaines, je me suis également souvenue à quel point le lien à la terre est indispensable, de surcroît lorsqu’on vit justement déracinée de sa terre natale.
J’ai passé de longs moments à « communiquer » avec les êtres dont je me sentais entourée en me promenant seule au milieu de la forêt, riant intérieurement de moi-même mais appréciant d’être enfin entendue par des oreilles qui me comprenaient. J’admirais l’énergie enchanteresse qui habite en permanence la nature, comme si elle était heureuse d’exister quoi qu’il advienne, et cela en dépit du mal qu’on lui inflige.
Dans la majorité des cas, quand on traverse une période de convalescence, on sous-estime l’impact du décor. Pourtant, le calme, la lumière, le contact avec le vivant et la répétition de gestes simples peuvent réellement soutenir le système nerveux. Ce n’est pas un détail : c’est souvent une part du soin.
Apprendre la discipline quand on aime la liberté
Je me suis également surprise, malgré mon esprit insoumis et rebelle, à prendre du plaisir dans la discipline, marcher n’étant pas négociable pour le bon rétablissement de mon dos. J’ai toujours su que ce que l’on appelle « Tapas », qui fait référence à l’austérité dans les règles d’or du yoga, me faisait cruellement défaut.
Et comme beaucoup d’entre nous, j’ai toujours préféré travailler sur ce que j’avais déjà plutôt que sur ce qui me manquait. C’était par conséquent la voie vers laquelle il fallait que je me dirige pour guérir mon être sauvage et tourmenté.
En pratique, c’est souvent là que le vrai apprentissage commence : quand tu ne peux plus compter sur l’élan, l’envie ou l’inspiration, et que tu dois t’appuyer sur une structure simple, répétée, presque humble. La discipline n’a rien de glamour, mais elle rend possible la reconstruction.
Les erreurs fréquentes quand on traverse ce type d’épreuve
On voit souvent les mêmes pièges revenir :
- vouloir aller trop vite et brûler les étapes de récupération ;
- minimiser la douleur en espérant que « ça passera tout seul » ;
- refuser l’aide par orgueil ou par peur de déranger ;
- croire qu’accepter signifie renoncer à tout désir de mieux aller ;
- confondre indépendance et isolement.
Ces erreurs ont un coût réel : elles fatiguent davantage, elles ralentissent la guérison et elles entretiennent souvent une forme de lutte intérieure qui épuise autant que le problème de départ.
Accepter d’être aidée, puis apprendre à s’aimer
Enfin, dépendant soudainement de la « terre entière » en raison, entre autres, de ma condition physique, je me suis retrouvée dans l’obligation d’accepter l’aide d’autrui… ce que je ne fais ordinairement jamais, tant cela compte originellement pour moi de faire tout moi-même, d’être libre de mes faits et gestes, de maintenir contre toute attente mon éternelle indépendance.
Mais dans cette situation, je n’ai évidemment pas eu le choix de laisser les autres faire les choses pour moi, pour qu’enfin la culpabilité laisse place à un immense sentiment de gratitude. J’ai alors pris conscience de la chose la plus importante qu’il soit : l’amour désintéressé qui m’entoure — et qui entoure tout un chacun si l’on daigne accepter d’être aidé et surtout aimé.
Pour cela, c’est si peu original mais tellement incontestable : il faut s’aimer soi-même. Et me retrouvant ainsi contrainte de m’enraciner, j’ai pu pardonner mes erreurs, passer énormément de temps seule — tout en reconnaissant que je ne le suis pas —, prendre soin de moi, méditer, arrêter de procrastiner, être dans le présent, trouver du confort dans l’inconfort, et d’autres choses auxquelles je n’avais pas pensé, comme cesser de vouloir à tout prix impressionner mon entourage, dire « non », me rendre vulnérable, accepter mes cicatrices.
Dans ton cas, si tu traverses une période de fragilité, ce changement de regard peut tout modifier : tu ne te demandes plus seulement comment tenir, mais comment te respecter pendant que tu tiens. Et ce basculement-là change profondément la suite.
Repartir autrement
Repartir fut à la fois facile, car j’étais plus enracinée, et difficile, car j’étais plus enracinée aussi. De retour à Bali, j’ai retrouvé une autre famille : celle que je me suis choisie.
Tous ne vont pas rester, car je sais d’où je reviens et cheminer vers la guérison et l’amour de soi a cela de tranchant que l’on n’attribue plus de « remises », de « discount », aux autres. Au contraire, on entreprend enfin de se juger à sa juste valeur et on fait le tri sagement, ouvrant les yeux sur les situations et les personnes toxiques qu’on pensait pouvoir sauver des ténèbres, pour que ne demeure au final plus qu’une énergie de vie et d’amour.
Concrètement, ce que cela change pour toi, c’est une forme de clarté nouvelle : tu sais mieux ce qui te nourrit, ce qui t’épuise, ce qui t’aligne et ce qui t’abîme. Cette lucidité est parfois inconfortable, mais elle est précieuse.
Merci à Margaux de m’avoir rappelé si innocemment à mon retour que je suis « du soleil et non de la pierre tombale » 🙂
FAQ
Qu’est-ce que le lâcher-prise, concrètement ?
Le lâcher-prise, c’est arrêter de lutter contre ce que tu ne peux pas contrôler. Cela ne veut pas dire que tu approuves ce qui t’arrive ni que tu renonces à agir. En pratique, tu redeviens disponible pour ce qui dépend vraiment de toi.
Comment accepter un changement difficile à encaisser ?
Tu l’acceptes par étapes, pas d’un seul coup. Commence par reconnaître ce que tu ressens, puis distingue ce que tu peux changer de ce que tu dois traverser. Ensuite, appuie-toi sur des gestes simples et répétables pour retrouver un peu de stabilité.
Pourquoi la douleur peut-elle devenir un tournant ?
La douleur peut devenir un tournant parce qu’elle t’oblige à ralentir et à regarder ce que tu évitais. Elle met souvent en lumière des besoins, des limites ou des déséquilibres que tu ne voyais plus. C’est difficile, mais cela peut aussi ouvrir une vraie transformation.
Comment accepter l’aide des autres sans se sentir faible ?
Tu peux l’accepter en la voyant comme un soutien, pas comme une défaite. Dans les faits, recevoir de l’aide permet souvent de récupérer plus vite et de sortir de l’isolement. C’est aussi une façon très concrète de laisser de la place à la gratitude.
Qu’est-ce que le Tapas dans le yoga ?
Le Tapas désigne une forme de discipline, d’effort juste et de constance dans la pratique du yoga. Ce n’est pas de la rigidité, mais la capacité à tenir un cap même quand l’élan manque. Dans la vie quotidienne, cela se traduit par des habitudes simples mais régulières.
Pourquoi l’enracinement est-il important pendant une période de guérison ?
L’enracinement aide à retrouver de la sécurité intérieure quand tout bouge autour de toi. Il passe par le corps, le rythme, la nature, le repos et des repères concrets. Quand tu es plus ancré, tu traverses souvent mieux l’incertitude.
Comment savoir si une relation ou une situation est devenue toxique ?
Une relation ou une situation devient toxique quand elle t’épuise plus qu’elle ne te nourrit. Si tu te sens régulièrement diminué, confus, coupable ou vidé, c’est un signal à prendre au sérieux. Dans ce cas, il faut réévaluer la place que tu lui donnes.

